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L’été où la France a changé de climat

Depuis mai, la France a encaissé cinq canicules, 726 records de chaleur et pas un seul record de froid. Serge Zaka les compte, et on le menace pour ça.

Le 11 août 1999, la France entière avait levé les yeux vers une éclipse totale de Soleil, lunettes en carton sur le nez et, pour beaucoup, une petite laine sur les épaules, puisqu’il faisait ce jour-là entre 17 et 25 °C au meilleur de l’après-midi. Le 12 août 2026, vingt-sept ans plus tard à un jour près, le Soleil s’est de nouveau fait grignoter au-dessus de nos têtes, partiellement cette fois depuis la métropole, et plusieurs départements affichaient 40 °C.

C’est Serge Zaka qui a posé les deux cartes de température côte à côte sur Bluesky, sans commentaire ou presque, parce qu’il n’y avait rien à ajouter[1]. Je le suis depuis un moment, et cette publication résume assez bien pourquoi, car il alerte sans jamais renoncer à expliquer.

Un saule pleureur entièrement desséché, branches nues et brunes, planté sur une pelouse au bord d’une rivière, entouré d’arbres encore verts sous un ciel bleu.
Un saule pleureur mort de soif au bord du Luy, dans les Landes, début août 2026. Il poussait à trois mètres de l’eau (photo BotaFlo / Wikimedia Commons, CC0).

Le chasseur d’orages qu’on menace de mort

Serge Zaka n’est pas météorologue de plateau. Ingénieur agronome formé à Dijon, docteur en biologie de l’environnement depuis 2016 avec une thèse de Poitiers sur l’effet de la température sur les plantes fourragères, il exerce un métier dont l’intitulé dit déjà l’essentiel, agroclimatologue, autrement dit celui qui observe ce que le climat fait pousser et ce qu’il fait mourir[2]. Le reste du personnage tient dans ses loisirs, puisqu’il court après les orages, au point qu’un de ses clichés, un éclair isolé au-dessus de la baie de Cannes, lui a valu le prix du public du concours Weather Photographer of the Year en 2021. Il a signé en mars 2025, avec Jérémie Szpirglas, un livre sobrement intitulé Orages sur le climat.

Et puis il y a le prix qu’il paie. Le 31 décembre 2025, il a annoncé vivre sous protection policière, accordée par le ministère de l’Intérieur après des menaces de mort, des appels au meurtre, des incitations au suicide et des attaques racistes[3]. Il attribue une partie de cette violence à des intérêts liés à la finance des énergies fossiles, et n’a pas ralenti pour autant. On imagine mal métier plus paisible que celui de compter des degrés, et on mesure assez mal le courage qu’il faut désormais pour les compter à voix haute.

Cinq canicules et soixante-dix jours sans répit

« Depuis le mois de mai, j’ai sincèrement l’impression que nous vivons désormais sous le climat d’un autre pays. » Serge Zaka écrivait cela le 7 août, en annonçant la cinquième canicule de l’année[4]. Le relevé, mois par mois, lui donne raison.

Tout avait commencé fin mai, ce qui n’était jamais arrivé. Du 21 au 30, un dôme de chaleur s’est installé sur l’Europe de l’Ouest pendant le week-end de la Pentecôte et la France a atteint des niveaux inconnus à cette période de l’année, avec jusqu’à dix jours consécutifs au-dessus de 30 °C au sud de la Loire. Météo-France a préféré parler d’un épisode de chaleur précoce plutôt que d’une vague de chaleur, formule prudente pour dire qu’il était arrivé trop tôt pour figurer au programme[5].

Juin a suivi, du 17 au 30, et l’institut n’a plus hésité sur le mot. Les 24 et 25 juin, la température moyenne sur vingt-quatre heures à l’échelle du pays a atteint 30 °C pour la première fois depuis le début des mesures, tous mois confondus, quand le sommet précédent culminait à 29,4 °C le 5 août 2003. Paris et Limoges ont enchaîné dix nuits chaudes d’affilée[6]. C’est en plein milieu de cet épisode que j’écrivais ici même comment rafraîchir un logement sans y laisser sa santé.

Puis juillet, du 4 au 19, seize jours de vague de chaleur et 37 départements en vigilance rouge le 12. Le mois s’est achevé sur un record absolu, 24,9 °C de moyenne nationale, le mois le plus chaud jamais mesuré en France depuis 1900, devant août 2003 et ses 24,8 °C, avec des après-midi en moyenne 5,2 °C au-dessus de la normale[7]. Une quatrième vague a démarré le 28, une cinquième canicule le 8 août.

Le chiffre qui résume tout est ailleurs. Le 10 août, Serge Zaka signalait que la France vivait la plus longue série jamais observée de jours consécutifs au-dessus des normales de saison, et que le précédent record datait du printemps 2026, avec soixante et un jours entre le 12 janvier et le 13 mars[8]. Le 14 août, après 102 nouveaux records mensuels tombés en une seule journée, il en comptait 726 depuis le début de l’année sur les seules stations installées depuis plus de cinquante ans et jugées fiables, avant d’ajouter une phrase qui vaut tous les graphiques, « je vous laisse deviner le nombre de records de froid »[9]. Il est de zéro.

« Arrêtez de dire que c’est exceptionnel »

Le 29 juillet, il a publié le fil qui explique le mieux pourquoi je le lis. On lui avait reproché plusieurs fois de continuer à qualifier les températures d’exceptionnelles alors qu’elles ne le seraient plus, et de verser dans l’alarmisme puisque ces épisodes reviennent chaque année et qu’après tout, on n’est pas tous morts. Sa réponse tient en une phrase, ce n’est pas parce que l’exception devient fréquente qu’elle cesse d’être destructrice[10].

L’argument qui la soutient mérite qu’on s’y arrête. Les statistiques sont une invention humaine, les normales de saison se recalculent tous les dix ans, et une courbe finit toujours par absorber ce qu’on lui donne. Les chênes, eux, n’ont pas revu leur échelle. Ce sont les mêmes espèces qui peuplent nos forêts qu’il y a cinquante ou cent ans, et elles n’ont pas évolué au rythme auquel le climat se dérègle, de sorte que ce qui devient habituel dans nos graphiques reste profondément anormal pour les écosystèmes.

Puis vient l’exemple, et c’est là que sa pédagogie fait mouche. La station de Bordeaux-Mérignac mesure les températures depuis 1920. Jusqu’en 2025, elle avait relevé cinq journées à 40 °C ou plus. Au 13 août 2026, elle en comptait sept pour ce seul été[11]. Aucune moyenne glissante, aucun débat sémantique ne survit à ces deux nombres posés l’un à côté de l’autre. Le seuil des 40 °C a d’ailleurs cessé d’être un événement, puisqu’il est passé en dix ans d’une poignée d’occurrences annuelles à 114 relevés pour la seule année 2026, une multiplication par cinquante[12].

Ce que l’été a emporté

Le 6 août, la sécheresse de 2026 est devenue la plus intense jamais observée en France depuis le début des relevés, devant 1976 et 2022[13]. Le 14, les sols du pays n’étaient plus qu’à 10 % de leur capacité, sans une goutte d’eau exploitable de La Roche-sur-Yon à Mâcon, et la Vendée, département le plus touché, passait sous 1 % dans ses sols agricoles[14].

Les végétaux ont encaissé les premiers. De la Vendée à la Bourgogne, l’activité des feuilles a chuté jusqu’à moitié sous l’effet conjugué de la canicule et de la sécheresse de juin, ce qui revient à dire que la moitié de la photosynthèse d’une région entière s’est arrêtée[15]. Les élevages ont suivi. Fin juin, l’agroclimatologue recensait une surmortalité de 1 000 % chez les poules, de 200 % chez les porcs et de 45 % chez les bovins, plusieurs millions d’animaux morts de chaud, et des autorités bretonnes contraintes d’autoriser l’enfouissement des carcasses dans le sol même des exploitations[16]. Il rangeait l’épisode aux côtés de 2003 parmi les deux plus grandes hécatombes animales de l’agriculture française récente.

Restent les forêts, qui ont brûlé partout. Le massif de Fontainebleau a perdu 2 050 hectares à partir du 12 juillet, du jamais-vu en Île-de-France, au point qu’on y a engagé pour la première fois des bombardiers d’eau contre un feu de forêt régional[17]. En Gironde, le mégafeu parti de Saumos le 22 juillet a ravagé 42 000 hectares et 240 bâtiments, et provoqué au plus fort de la crise l’évacuation de 224 000 personnes[18].

Le pire arrive quand la chaleur s’en va

Le 18 août au soir, Serge Zaka a enfin publié une bonne nouvelle. Après soixante-dix jours d’affilée au-dessus des normales, des milliers de records, cinq canicules et trois vagues de chaleur, la fin du mois devait retrouver des températures de saison. La bonne nouvelle aura duré une phrase, car la pluie qui revient sur les côtes de la Manche et le Sud-Est ne réhumidifiera pas les sols avant des semaines, et sur une large bande centrale du pays la sécheresse continue sans la moindre pause. Selon sa formule, on n’est pas sortis de l’auberge[19].

Deux jours plus tôt, il avait publié bien pire. Il est désormais très probable que la planète vive l’El Niño le plus intense depuis le début de son observation, et sans doute depuis des siècles[20]. Ce phénomène est un réchauffement périodique des eaux de surface du Pacifique équatorial qui redistribue la chaleur à l’échelle du globe et pousse mécaniquement la température mondiale vers le haut pendant un an environ. Il ne cause pas le dérèglement climatique, il s’empile par-dessus, et c’est bien ce qui inquiète.

Les prévisions américaines confirment le diagnostic. Le centre de prévision climatique de la NOAA donne 81 % de probabilité à des conditions très fortes entre octobre et décembre, avec une anomalie attendue autour de +2,66 °C dans la zone de référence du Pacifique, là où l’événement le plus puissant jamais mesuré depuis 1950, celui de l’hiver 1982-1983, culminait à +2,4 °C. L’épisode a 97 % de chances de tenir jusqu’au début du printemps 2027[21]. Les premiers effets se voient déjà, puisqu’août 2026 pourrait être le mois d’août le plus chaud jamais mesuré sur Terre et que la Méditerranée vient de battre son propre record avec 28,5 °C de moyenne de surface, tous mois confondus. La conclusion de Serge Zaka tient en une ligne dont je me serais volontiers passé, puisque nous ne serions qu’au début d’une année de records planétaires.

En juin, j’ai écrit ici un article entier sur l’art de survivre à la canicule, ventilateur bien reculé de la fenêtre, blanc de Meudon sur les vitres et pain de glace derrière la turbine. Deux jours plus tard, dans son fil sur les élevages décimés, il glissait une phrase qui m’est restée en travers, nos débats se focalisent sur la climatisation, ce qui nous fait passer à côté du véritable problème. Il n’avait évidemment pas lu mon article, et il n’avait pas tort.

Je ne regrette pas de l’avoir écrit, parce qu’il faut bien traverser l’été qu’on nous donne. Mais je vois mieux, désormais, ce qui sépare s’adapter de regarder. Serge Zaka fait le second travail, celui qui consiste à compter les records que plus personne ne compte, à refuser le mot « normal » quand il n’a plus de sens, et à le faire sous protection policière parce qu’annoncer la température est devenu une prise de position.

Si vous cherchez quelqu’un à suivre pour comprendre ce qui nous arrive plutôt que pour vous en effrayer, son compte est là[22]. Il faudra sans doute revoir l’échelle des graphiques encore une fois l’an prochain, et il sera là pour la redessiner.


  1. Serge Zaka, comparaison des températures des éclipses du 11 août 1999 et du 12 août 2026, Bluesky, 12 août 2026. ↩︎

  2. Wikipédia, « Serge Zaka », pour sa formation, sa thèse, son prix photographique et son livre, consulté en août 2026. ↩︎

  3. L’Info durable, « Parler du climat au prix de sa sécurité, le combat de Serge Zaka », 2 janvier 2026. ↩︎

  4. Serge Zaka, sur la cinquième canicule de l’année, Bluesky, 7 août 2026. ↩︎

  5. Météo-France, « Pourquoi l’épisode de chaleur de fin mai est-il inédit par sa précocité ? », consulté en août 2026. ↩︎

  6. Météo-France, « Canicule de juin 2026, un épisode historique », pour la moyenne nationale de 30 °C des 24 et 25 juin et les nuits chaudes consécutives, consulté en août 2026. ↩︎

  7. Météo-France, « Bilan climatique, juillet 2026 est le mois le plus chaud et un des plus secs », 4 août 2026. ↩︎

  8. Serge Zaka, sur la plus longue série de jours consécutifs au-dessus des normales, Bluesky, 10 août 2026. ↩︎

  9. Serge Zaka, sur les 726 records mensuels de l’année, Bluesky, 14 août 2026, et son décompte du 7 juillet, qui relevait déjà 655 records de chaleur et aucun record de froid. ↩︎

  10. Serge Zaka, « Non. Je ne le ferai pas et je ne passerai pas à autre chose », Bluesky, 29 juillet 2026. ↩︎

  11. Serge Zaka, sur la journée du 13 août 2026 et la station de Bordeaux-Mérignac, Bluesky, 13 août 2026. ↩︎

  12. Serge Zaka, « ne banalisons pas ce seuil », sur la multiplication par cinquante des relevés au-dessus de 40 °C, Bluesky, 6 juillet 2026. ↩︎

  13. Serge Zaka, sur la sécheresse la plus intense jamais observée en France, Bluesky, 6 août 2026, corroboré par Météo-France, « Les sols n’ont jamais été aussi secs depuis le début des mesures ». ↩︎

  14. Serge Zaka, sur l’état des sols au 14 août 2026, Bluesky, 15 août 2026. ↩︎

  15. Serge Zaka, sur la chute de l’activité des feuilles de la Vendée à la Bourgogne, Bluesky, 21 juillet 2026. ↩︎

  16. Serge Zaka, sur la surmortalité dans les élevages français, Bluesky, 26 juin 2026. ↩︎

  17. Wikipédia, « Incendies de 2026 en forêt de Fontainebleau », pour le bilan de 2 050 hectares et l’engagement des bombardiers d’eau, consulté en août 2026. ↩︎

  18. France 3 Nouvelle-Aquitaine, « Le feu est maîtrisé, le soulagement du chef des pompiers après le mégafeu de Saumos », août 2026. ↩︎

  19. Serge Zaka, sur la fin de l’épisode de chaleur et la sécheresse qui continue, Bluesky, 18 août 2026. ↩︎

  20. Serge Zaka, sur l’El Niño le plus intense depuis le début de son observation, Bluesky, 16 août 2026. ↩︎

  21. NOAA Climate Prediction Center, bulletin ENSO d’août 2026 (en anglais), pour les probabilités et l’anomalie attendue dans la zone Niño 3.4, consulté en août 2026. ↩︎

  22. Serge Zaka sur Bluesky, @sergezaka.bsky.social. ↩︎

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