Un hacker seul a fiché l’extrême droite française avec Claude
Un hacktiviste seul a fiché l’extrême droite française avec Claude, et Le Monde a nommé ses cibles une par une. La barrière à l’entrée n’existe plus.
Il y a cinq jours, je racontais que mes enfants figuraient dans la fuite de l’Éducation nationale, aspirée par un groupe organisé. Le même rapport d’Anthropic qui vient de détailler comment sept laboratoires chinois ont copié Claude raconte une autre histoire, plus discrète et qui m’a serré davantage, parce qu’elle ne demande plus de groupe organisé. Au printemps 2026, une seule personne, francophone, a pénétré quatorze partis et médias, l’extrême droite française pour l’essentiel comme on l’a appris depuis, et s’est fabriqué un moteur pour la ficher tout entière[1][2]. Pas une équipe, pas un État, un individu et un assistant.

Un seul homme, quarante-deux cibles
Le rapport range cet acteur sous le matricule GTG-50029 et le décrit sans détour, un hacktiviste francophone qui a visé des partis, des médias, des cercles de réflexion et les prestataires qui les hébergent[1:1]. Un hacktiviste est un pirate qui agit pour une cause plutôt que pour l’argent, et celui-là avait la sienne. Sur quarante-deux organisations surveillées, il est entré dans au moins quatorze, un score que le rapport aurait attribué il y a un an à un service de renseignement, pas à une personne seule[1:2].
La méthode dit pourquoi. L’acteur s’est écrit avec Claude un scanner en Rust pour repérer les clés d’accès[3] laissées à l’air libre dans des conteneurs publics, puis les faisait tourner derrière un relais qui mêlait son trafic à celui du propriétaire légitime de la clé, de sorte que rien ne dépassait[1:3]. Il pilotait des sous-agents, ces assistants secondaires qu’un assistant principal lance et coordonne, l’un pour la reconnaissance, l’autre pour relire le code, un troisième pour vérifier les trouvailles d’un autre modèle[1:4]. Sa signature technique était une faille inédite dans WordPress, le logiciel qui fait tourner une bonne part des sites du web, une course entre deux opérations de réinstallation qui créait un compte administrateur sans mot de passe, écrite et déboguée dans la même session que l’attaque, et efficace contre au moins quatre sites[1:5]. Contre une plateforme de gestion de campagne politique, il a exploité un point de recherche laissé ouvert pour exfiltrer près de 140 000 fiches contenant les opinions politiques des gens[1:6]. Ailleurs, il a piégé les lecteurs d’un média avec un cadre d’attaque qui prenait la main sur leur navigateur, pour reconnaître des milliers de visiteurs et traquer les identifiants de la rédaction[1:7].
Le rapport ne nomme aucune cible, mais Le Monde et Euronews ont eu besoin d’une journée pour les situer, en grande majorité en France et à l’extrême droite, au moins un parti dont la liste d’adhérents est partie, un institut de formation politique, plusieurs sites d’information et le forum d’un podcast[2:1]. Le média aux lecteurs piégés serait le magazine Frontières, qui a reconnu un mouchard glissé au printemps dans son espace de commentaires, désactivé depuis, et dont le fondateur Erik Tegnér assure au Monde qu’aucun élément ne montre que ses abonnés ou leurs paiements ont été touchés[2:2]. Pour les autres, on ne sait même pas si elles ont été prévenues[4], et je sais depuis la fuite de l’Éducation nationale ce que ce silence fait aux gens qui sont dedans.
Fafsearch, un moteur pour ficher des gens
Le clou de l’affaire porte un nom, fafsearch, et ce nom mérite qu’on s’y arrête. « Faf » est de l’argot pour « facho », si bien que l’outil annonce sa cible, un mouvement d’extrême droite que le rapport se garde de nommer[1:8]. L’acteur a construit avec Claude un moteur de recherche compilé, avec ses chaînes d’ingestion, sa capacité à recouper des fuites entre elles, sa normalisation des numéros d’identité et de téléphone, sa logique de classement et son déploiement clés en main[1:9]. Il l’a chargé de dizaines de millions de lignes, dont des identifiants nationaux de santé et des données tirées de fuites du système judiciaire, puis l’a publié sur des services cachés du dark web, où l’on pouvait chercher par son nom toute personne affiliée au mouvement visé[1:10]. Personne n’a revendiqué les attaques, mais Le Monde relie le suspect à Fafwatch, un site qui recense des comptes TikTok d’extrême droite et passe pour proche des milieux anarchistes[2:3].
C’est, écrit Anthropic, l’un des cas les plus nets d’ingénierie logicielle assistée par IA appliquée directement à une attaque de masse contre la vie privée, et le tout est l’œuvre d’une seule personne[1:11]. Au total, l’acteur a exfiltré entre 12 et 26 gigaoctets, des fichiers de donateurs et d’adhérents de partis, une boîte mail de 15 000 messages, des dossiers de candidature contenant des données de mineurs, des informations de paiement[1:12].
Que l’on approuve ou non le mouvement fiché ne change rien à l’affaire, et c’est même tout l’intérêt de le dire. Un moteur qui range des citoyens par leurs opinions et recrache leurs identifiants de santé ne choisit pas son camp, il obéit à qui le tient. Aujourd’hui il vise une extrême droite, demain il vise un syndicat, une paroisse ou une association de quartier, avec le même code et la même facilité. Ce n’est pas une vue de l’esprit, puisqu’en mai une plateforme de La France insoumise avait été visée à son tour, sans lien établi avec cette affaire, au point que le parti avait saisi la CNIL, l’autorité qui veille sur nos données personnelles, et porté plainte[4:1]. La technique est indifférente à la cause qu’elle sert, et c’est précisément ce qui la rend dangereuse.
La sécurité par l’obscurité a vécu
Ce hacktiviste n’est pas seul dans le rapport à porter un accent français. Un opérateur francophone lié au collectif ShinyHunters, connu pour ses vols de données suivis de chantage, a décompilé 1,8 million d’applications Android à la recherche de secrets et tenait une boutique de cartes bancaires volées derrière un site déguisé en Police nationale, nourrie d’un fichier de 400 000 lignes d’un opérateur télécom français, IBAN compris[1:13]. Une agence de publicité française, elle, faisait tourner soixante-dix faux sites d’information et près de 9 000 articles en une vingtaine de langues[1:14]. Trois affaires françaises dans le même document, et un fil commun qu’Anthropic résume d’une phrase, les attaques sophistiquées ne demandent plus d’attaquants sophistiqués[1:15].
Ce fil me parle, parce que je vois de l’autre côté ce qui rend ces attaques possibles. Dans mon métier de chef de projet, j’ai croisé plus d’une fois des secrets en clair dans du code, une clé d’API oubliée dans un dépôt public, le genre d’étourderie qui ouvre une porte. La bonne nouvelle est que ça se répare, et que GitHub, le plus grand hébergeur de code au monde, a fini par déployer des robots qui repèrent ces clés au moment où on les publie[5]. La mauvaise est ailleurs, dans tout ce qui reste déployé sans être suivi, parce que la personne qui s’en occupait est partie et que personne n’a été chargé de reprendre, d’autant que la reprise est ingrate quand rien n’est documenté. Ces systèmes-là ne se réparent pas, ils attendent. « La sécurité par l’obscurité n’est plus tenable », écrit le rapport, et un serveur qu’on avait oublié parce qu’il n’intéressait personne devient, sous un modèle qui comprend en quelques secondes une configuration obscure, une cible comme une autre[1:16].
Ce que ça change pour la suite
Je me suis demandé si mes propres agents pouvaient déraper de la sorte, et la réponse honnête est non, parce qu’ils n’ont jamais dépassé leurs instructions. La différence n’est pas dans l’outil, elle est dans l’intention de qui le tient. Le même assistant qui m’aide à monter un démonstrateur a servi à cet homme à ficher un mouvement, et rien dans la machine ne distingue les deux usages avant qu’il soit trop tard, sinon les garde-fous qu’Anthropic ferme après coup en bannissant les comptes.
Ce qui a changé, c’est le prix de l’entrée. Il fallait hier une équipe, des mois et un savoir-faire rare pour tenir une campagne contre quatorze organisations ; il faut aujourd’hui une personne motivée et un abonnement. CyberScoop résume l’époque en disant que l’IA permet à de petits acteurs de mener des campagnes de niveau étatique[6], et c’est vrai dans les deux sens, puisque la même bascule qui arme un service de renseignement arme aussi l’individu contre lui. Je regarde mes enfants dans une fuite le lundi et un homme seul bâtir un fichier politique le mardi, et je me dis que la question n’est plus de savoir qui en a les moyens. Tout le monde les a désormais, et c’est bien ce qui m’inquiète.
Notes
Anthropic, « Detecting and countering misuse of AI: September 2026 » (PDF, en anglais), 10 septembre 2026. Le hacktiviste GTG-50029 occupe les pages 34 à 38, l’opérateur ShinyHunters les pages 12 et 13, l’agence de publicité les pages 47 et 48. La page de présentation en donne l’essentiel. ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎
Le Monde, « Anthropic reveals hacker used Claude to target French far-right organizations » (édition en anglais), 11 septembre 2026. ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎
Une clé d’accès, ou clé d’API, est un mot de passe qui ouvre un service à un programme plutôt qu’à une personne. Laissée dans du code public, elle donne à qui la trouve les droits de son propriétaire. ↩︎
Midi Libre, « À l’aide de l’IA Claude, un hacker pirate des organisations d’extrême droite françaises et leur vole des milliers de données », 11 septembre 2026. ↩︎ ↩︎
GitHub, « Secret scanning and push protection are enabled by default on new public repositories » (en anglais), 11 mars 2024. Le blocage vise les dépôts publics récents des comptes personnels, pas ceux qui existaient déjà. ↩︎
CyberScoop, « AI lets small actors run state-level hacking campaigns, Anthropic report finds » (en anglais), 10 septembre 2026. ↩︎