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Le Chaton Fat est un modèle trop lourd pour être vrai

Le Chaton Fat n’existe pas. Le faux modèle de Mistral AI est né d’un deuil sur Reddit, et son succès dit combien l’Europe attend une IA capable de rivaliser.

Si vous avez traîné sur Reddit ou sur X ce week-end, vous avez forcément croisé Le Chaton Fat. Présenté comme le nouveau modèle de pointe de Mistral AI, ce mastodonte écrasait Claude Mythos dès les premiers tests, alignait des scores jamais vus et promettait à lui seul de remettre l’Europe au centre de la carte de l’intelligence artificielle1. Un détail gâchait la fête. Il n’a jamais existé.

Un chat blanc en pixel art, dodu, marchant de profil sur un dégradé de bandes orangées évoquant un coucher de soleil.
Le Chaton Fat en personne, gros matou imaginaire et coqueluche d’un week-end (illustration lechatonfat.com).

Un chaton né d’un chat débaptisé

Tout commence par un deuil. Au premier sommet que Mistral organisait à Paris le mois dernier, son patron Arthur Mensch a annoncé que l’assistant Le Chat allait changer de nom pour devenir Vibe2. Sur Reddit, une partie des fidèles a pris le deuil de ce qu’ils tenaient pour l’un des plus beaux noms de produit du secteur. Puis, le chagrin aidant, ils se sont mis à inventer des successeurs félins de plus en plus extravagants. C’est de là qu’a bondi Le Chaton Fat, un nom qui marie le français et l’anglais pour le seul plaisir de se contredire, un chaton étant petit quand fat le dit obèse1.

Échappé de Reddit un samedi, le gag a déferlé sur X en quelques heures, jusqu’à devenir l’un des sujets les plus discutés du moment, en France comme ailleurs. Le patron de Mistral s’est même invité dans la blague avec un laconique « It’s actually le gros chaton »1. Correction de coquille ou bénédiction ? À vous de voir. Le mème a fini par sortir du cercle des initiés, au point qu’Ethan Mollick, qui codirige un laboratoire d’IA à Wharton, s’attendait à ce qu’on l’interroge en réunion sur « le nouveau chat géant de Mistral aux scores de benchmark infinis »2.

Des benchmarks à mourir de rire

Ce qui rend le canular génial, c’est son sérieux de façade. Les fausses fiches techniques reprennent le vocabulaire exact des vraies annonces. On y lit un modèle à trente mille milliards de paramètres3, doté d’une mémoire d’un million de tokens et capable de lire images et textes. Et pour couronner le tout, un 90,6 % au test MMLU-Pro, là où le bien réel Claude Fable 5 plafonne à 88,9 %1. Entre deux chiffres crédibles se glissent les indices, une cadence de « 1000 meows per second » et un superbe « maximum chonk » promu au rang de caractéristique technique2.

Deux faux sites prolongent la farce avec un aplomb remarquable4. Le premier, en français, revendique vingt-quatre mille milliards de paramètres, un débit assumé de « 0 tok/s » et un accès « réservé aux citoyens français », avant d’avouer en pied de page qu’il s’agit d’un « site satirique ». Le second, en anglais, garde un ton de fiche produit impeccable pour mieux faire semblant de battre Claude Opus 4.8 et GPT-5.5, tableau comparatif à l’appui. J’ai ri.

Sous le rire, il y a une vraie critique, que le milieu de l’IA a reprise à son compte. Les benchmarks5 ne valent souvent pas grand-chose. Un modèle peut dominer un classement dont personne ne connaît le nom, sur des épreuves que personne n’utilise en vrai, et son annonce sera reçue comme un événement géopolitique. Le Chaton Fat pousse ce théâtre jusqu’à l’absurde. L’attente, elle, n’est pas feinte, puisque tout le monde guette un modèle ouvert, abordable et assez puissant pour compter vraiment2.

Quand la blague vise l’Europe

La blague devient moins innocente quand elle prend l’Europe pour cible. De faux communiqués ont prétendu que l’Union européenne avait suspendu Le Chaton Fat pour raisons de sécurité, le jugeant « trop lourd à réguler ». D’autres assuraient que Mistral l’avait mis en ligne par erreur avant de le retirer en catastrophe1. Vous avez reconnu la référence, c’est presque mot pour mot le sort de Claude, débranché par Washington quelques jours plus tôt. Pendant que l’Amérique verrouille ses modèles les plus puissants, l’Europe s’invente un chaton si redoutable qu’il faudrait le confiner.

Le trait visait aussi le discours politique. La petite phrase d’Emmanuel Macron sur « le seul modèle capable de rivaliser avec les géants américains et chinois » a beaucoup tourné, détournée par ceux qui voient dans Le Chaton Fat le modèle rêvé d’une Europe encore loin du compte1. La moquerie est facile, parfois de mauvaise foi, mais elle appuie là où ça fait mal.

Le rire et le retard

Tout n’est pas si noir pour autant. Mistral n’a pas besoin de terrasser Claude Mythos pour exister. L’entreprise a choisi de soigner des modèles plus modestes comme Mistral 3 ou Ministral et de multiplier les contrats avec des acteurs européens, là où ses moyens portent vraiment1. Son silence de ces dernières semaines nourrit d’ailleurs les rumeurs, et une vraie annonce se prépare peut-être, sans le moindre chaton.

Ce qui me frappe, c’est moins la blague que ce qu’elle révèle. Si Le Chaton Fat a tant fait rire, c’est qu’il caresse un désir bien réel, celui d’un champion européen capable de jouer dans la cour des grands. Un désir si fort qu’une partie du web a failli croire à un chat. On peut en sourire, tant qu’on se souvient que le retard, lui, n’a rien d’une farce. L’Europe gagnerait à financer ses modèles avec l’énergie qu’elle met à faire des mèmes sur leur absence. En attendant, j’avoue une tendresse coupable pour ce gros matou imaginaire.

Notes

  1. Numerama, Nicolas Lellouche, « C’est quoi Le Chaton Fat, le “modèle” de Mistral AI qui affole les réseaux sociaux ? », juin 2026. ↩ ↩2 ↩3 ↩4 ↩5 ↩6 ↩7

  2. Business Insider, Thibault Spirlet, « The ‘Le Chaton Fat’ meme techies can’t stop talking about » (en anglais), juin 2026. ↩ ↩2 ↩3 ↩4

  3. Les paramètres sont les réglages internes d’un modèle, et leur nombre donne une idée grossière de sa taille. Les tokens sont les morceaux de mots qu’il lit et écrit. La fausse fiche précise même une architecture à « 256 experts », des sous-modèles spécialisés dont seuls quelques-uns travaillent à chaque mot. Les vrais modèles le font aussi, d’où la crédibilité de la chose. ↩

  4. Les sites parodiques lechatonfat.com (en français) et lechatonfat.net (en anglais), consultés en juin 2026. ↩

  5. Un benchmark est une batterie de tests standardisés qui sert à comparer les modèles. MMLU-Pro, par exemple, aligne des milliers de questions à choix multiples dans des dizaines de disciplines. C’est un peu le bac, avec le même problème qu’à force de bachoter, on finit par réussir l’examen sans forcément savoir faire grand-chose. ↩

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