La Vague ou comment fabriquer une dictature en cinq jours
La Vague (2008) montre une classe qui bascule dans la dictature en cinq jours. Le film copie une vraie expérience de 1967, et 2026 lui ressemble un peu trop.
Tout est parti d’un déjeuner avec une amie, entre un bò bún et de bonnes brochettes japonaises. Vous savez comment c’est, le repas s’éternise et la conversation glisse où elle veut. Ce jour-là, elle a glissé vers les expériences sociales. De fil en aiguille m’est revenu un film qui m’avait marqué à sa sortie, La Vague, et avec lui une question moins digeste que le reste du repas. Pourquoi ce film de 2008 ressemble-t-il autant aux journaux de 2026 ?

Une semaine de cours, et tout bascule
La Vague (Die Welle en version originale), de Dennis Gansel, suit Rainer Wenger, un prof de lycée plutôt cool joué par Jürgen Vogel. Il hérite à contrecœur d’une semaine de projet sur l’autocratie1. En face, des élèves blasés, persuadés qu’une dictature ne pourrait plus jamais s’installer en Allemagne, leçons de l’histoire obligent. Alors il tente une démonstration pratique. Un peu de discipline, une chemise blanche pour tout le monde, un salut, un nom fédérateur, et voilà la Vague, mouvement de classe devenu mouvement tout court.
Ce qui m’a frappé, c’est la banalité des ressorts. Personne ne se lève un matin en rêvant de fascisme. Chacun trouve juste dans le groupe ce qui lui manquait, l’appartenance pour l’un, la revanche sociale pour l’autre, une famille de substitution pour le plus fragile. L’engrenage se referme en cinq jours de cours. Je m’arrête là pour ne pas vous spoiler, sauf pour dire que le film va au bout de sa logique et que la dernière scène n’a rien d’une fête de fin d’année. Le public allemand a suivi, avec 2,5 millions d’entrées et un prix du cinéma allemand à la clé1.
La vraie Troisième Vague
Le plus gênant, c’est que Gansel n’a presque rien inventé. En avril 1967, au lycée Cubberley de Palo Alto, le prof d’histoire Ron Jones sèche devant la question d’un élève. Comment les Allemands ordinaires ont-ils pu laisser faire ? Il décide d’y répondre par la pratique2.
Lundi, la discipline (« la force par la discipline »). Mardi, la communauté, un nom, la Troisième Vague, et un salut. Mercredi, les cartes de membre, et la classe de trente passe à plus de deux cents volontaires venus de tout le lycée. Jeudi, Jones annonce un mouvement national et la révélation imminente de son candidat à la présidentielle.
Le vendredi, les élèves rassemblés découvrent un écran de télé vide, puis un documentaire sur le IIIᵉ Reich. Cinq jours, exactement la durée que le film reprendra quarante ans plus tard, après un détour par le roman de Todd Strasser qui a popularisé l’histoire en 19812. Vous me direz qu’une salle de classe n’est pas un protocole scientifique, et vous aurez raison. C’est justement pour ça que d’autres s’y sont collés en laboratoire.
Trois expériences qui font froid dans le dos
Sur la conformité, Solomon Asch a montré dès 1951 qu’on n’a même pas besoin d’uniforme. L’exercice est bête comme chou, comparer des longueurs de lignes. Seuls, les participants se trompent dans moins de 1 % des cas. Placés au milieu de complices qui répondent faux avec aplomb, 74 % d’entre eux finissent par renier au moins une fois ce que leurs propres yeux leur montrent3. Je ne suis pas sûr que j’aurais tenu.
Sur l’obéissance, Stanley Milgram a installé en 1961 à Yale son fameux dispositif de chocs électriques fictifs. Résultat, 65 % des participants ont accepté d’envoyer la décharge maximale de 450 volts à un inconnu, simplement parce qu’un homme en blouse le leur demandait4. Le travail d’archives de Gina Perry a depuis nuancé le tableau, une partie des participants doutant que le dispositif soit réel. C’est moins spectaculaire, mais pas franchement rassurant pour autant4.
Reste la célèbre prison de Stanford de 1971, gardiens contre prisonniers tirés au sort, qui vaut autant pour elle-même que pour sa démolition. Le chercheur français Thibault Le Texier a montré, archives à l’appui, que les gardiens avaient été briefés sur le comportement attendu et que les conclusions étaient en gros écrites d’avance5. La leçon marche donc dans les deux sens. On plie devant les rôles qu’on nous assigne, et on adore les récits trop parfaits, même signés par un professeur d’université.
Quand le mythe se prend pour une science
Cet appétit pour les belles histoires fabrique aussi de fausses expériences, des croyances qui circulent avec l’aplomb du fait établi sans aucune donnée solide derrière. La synchronisation des règles en est l’exemple parfait, et je plaide coupable, puisque je l’avais servie à mon amie ce midi-là comme une évidence, avant d’aller vérifier. L’idée vient d’une étude de Martha McClintock parue dans Nature en 1971, selon laquelle les cycles de femmes qui vivent ensemble finiraient par s’aligner. Sauf que des cycles d’environ vingt-huit jours qui durent près de cinq jours se chevauchent forcément de temps en temps, par simple hasard. Les réanalyses ont depuis épinglé les erreurs de méthode de l’étude d’origine, et aucun travail sérieux ne confirme le phénomène6.
Les phéromones humaines, autre sujet de notre déjeuner, sont du même rayon. On nous vend des parfums censés déclencher l’attirance, et on cite volontiers l’expérience du tee-shirt de Claus Wedekind, où des femmes préféraient l’odeur d’hommes au système immunitaire complémentaire du leur. Le résultat résiste mal à la réplication, et l’organe censé capter ces signaux est atrophié chez l’humain. À ce jour, aucune phéromone humaine n’a été formellement identifiée, comme le rappelle le zoologue Tristram Wyatt, qui traque depuis des années les molécules qu’on nous présente comme telles7. Les expériences sociales racontent décidément beaucoup de choses, y compris quand elles n’existent pas. Si vous en gardez une fascinante en réserve, vraie ou mythifiée, ma boîte mail est grande ouverte.
Où voir La Vague
En France, La Vague est inclus dans l’abonnement Prime Video, se regarde gratuitement avec pub sur M6+ et Molotov, et se loue autour de 3 € ou s’achète autour de 7 € sur Canal VOD, ARTE Boutique, Pathé Home ou Rakuten TV8. Les catalogues bougent sans arrêt, alors un détour par JustWatch vous donnera l’état du jour.
Soixante ans après Palo Alto, des démocraties qu’on croyait solidement ancrées glissent vers l’autoritarisme sous nos yeux. Les mécanismes sont ceux que ce film de lycée décortiquait déjà, le besoin d’appartenance, le confort de la discipline, le bouc émissaire bien pratique. Les leçons du passé tiennent visiblement moins bien qu’on l’espérait. Cent sept minutes devant La Vague n’y changeront rien, mais elles rappellent à quel point la pente est douce, et qu’on la descend toujours en bonne compagnie.
Notes
-
Le déroulé jour par jour de l’expérience de Ron Jones est documenté sur Wikipédia (en anglais), tout comme le roman The Wave de Todd Strasser qui l’a fait connaître. ↩ ↩2
-
Les expériences de conformité d’Asch (en anglais), menées à partir de 1951 au Swarthmore College. ↩
-
L’expérience de Milgram (en anglais), y compris les critiques de Gina Perry issues de son travail sur les archives de Yale. ↩ ↩2
-
L’expérience de Stanford (en anglais) et Thibault Le Texier, Histoire d’un mensonge. Enquête sur l’expérience de Stanford, La Découverte, 2018. ↩
-
Le Scientifique en chef du Québec, « Des menstruations synchronisées ? Probablement pas ». ↩
-
Le dossier de Green Condom Club sur les phéromones et l’attirance ; sur l’absence de phéromone humaine formellement identifiée, voir Tristram Wyatt, « The search for human pheromones » (en anglais), Proceedings of the Royal Society B, 2015. ↩
-
Disponibilités relevées sur JustWatch le 12 juin 2026. Oui, j’ai fait un relevé de disponibilités pour un film sur le conformisme. Tout le monde le faisait. ↩