Lost in Play ou le dessin animé dont ma fille réclame la suite
Lost in Play, jeu d’énigmes sans un mot à lire, se partage avec un enfant de quatre ans comme avec un conjoint qui ne joue jamais. Gros coup de cœur.
Ma fille de quatre ans n’arrête pas de me demander quand on rejoue à Lost in Play. C’est la critique la plus exigeante que je connaisse, puisqu’à cet âge on ne fait pas semblant d’aimer quelque chose par politesse.
Lost in Play est un jeu d’aventure en point & click1 sorti en 2022, où un frère et une sœur se perdent dans leur imaginaire en cherchant le chemin de la maison. Il ne contient pas une ligne de dialogue, ne demande aucune adresse manette en main et se partage sans peine avec un enfant de quatre ans. Après Alba, notre premier jeu à quatre mains, c’est notre deuxième gros coup de cœur, et celui-là, je le recommande aussi aux adultes.

Un dessin animé dont on tient la télécommande
Le jeu vient de Happy Juice Games, un studio de Tel-Aviv qui comptait sept personnes quand Apple lui a remis son Design Award 2024 dans la catégorie innovation2. Son cofondateur Oren Rubin a dessiné Toto et Gal d’après ses propres enfants3, et l’équipe voulait retrouver la sensation d’un jeu de faire-semblant entre frère et sœur, quand on se perd à moitié dans son imagination et à moitié dans le quartier. Le jeu déroule ainsi 15 épisodes, dans lesquels les deux enfants fomentent une révolte dans un village de gobelins ou aident une équipe de grenouilles à arracher une épée de son rocher4.
La direction artistique est tout simplement superbe. Dessinée à la main et animée comme une série télévisée, elle revendique l’héritage de Gravity Falls, de Hilda et de Over the Garden Wall4. Le studio a gardé les ficelles du dessin animé jusque dans la mise en scène, puisque la caméra tremble dès qu’une scène fait peur2. Là où Alba se contentait de graphismes modestes, Lost in Play donne l’impression de piloter un épisode de dessin animé, en mieux, parce qu’il ne s’arrête pas au bout de 22 minutes.
Des énigmes à hauteur d’enfant
Les personnages parlent un charabia inventé, si bien que tout passe par l’image, les gestes et les bulles dessinées. Pour un enfant de quatre ans, qui ne sait pas encore lire, la différence est énorme. Dans Alba, je lisais les dialogues à voix haute, alors qu’ici il n’y a rien à lire.
Alba était aussi très tranquille, une promenade où l’on photographie les oiseaux sans jamais rester coincé. Lost in Play demande davantage de réflexion, avec plus d’une trentaine d’énigmes et de minijeux, et il faut observer, essayer, combiner deux objets que rien ne rapprochait. Pourtant, ma fille suit parfaitement, et c’est même elle qui m’aide à résoudre les énigmes. Je préfère ne pas me demander ce que cela dit de son père.
Pour les vraies impasses, un système d’indices met sur la voie sans livrer la solution. Les développeurs, qui ont grandi avec les jeux d’aventure d’autrefois, se souviennent d’y être restés bloqués des mois2. Quelques passages jouent sur une petite peur de dessin animé, comme une poursuite de monstre ou des yeux rouges dans le noir, et la classification varie selon la boutique5. À chaque parent de juger selon son enfant.
Même pour ceux qui ne jouent jamais
Alba, je ne le recommanderais pas à un adulte seul, tant il est pensé pour les enfants. Lost in Play, si, et sans hésiter. Aux parents, évidemment, mais aussi aux couples dont l’un des deux, comme ma compagne, n’est pas du tout branché jeux vidéo. On n’y a besoin ni de réflexes ni de culture du jeu vidéo, et le résultat est franchement drôle tout en restant prenant. Le cofondateur Oren Rubin le dit lui-même, le plus beau compliment qu’on puisse lui faire est que les parents prennent plaisir à y jouer avec leurs enfants2.
Le jeu coûte 14,25 € sur Steam et tourne aussi sur Mac, Switch, PlayStation 4 et 5, iPhone et Android3. Il se termine en cinq heures environ, et la presse lui reproche parfois une énigme à la logique tirée par les cheveux3. Pour ma part, je ne lui trouve pas vraiment de défaut.
Nous y jouons sur mon ordinateur portable, branché sur la télévision du salon et installé sous Bazzite, une distribution Linux pensée pour le jeu6. Le jeu n’existe pas en version Linux, mais Proton, la couche de compatibilité de Valve qui fait tourner les jeux Windows sous Linux, s’en charge très bien. Ma fille ignore tout de ce détail, ce qui fait d’elle l’utilisatrice de Linux la plus sereine que je connaisse.
Dans l’article sur Alba, j’espérais que les progrès de ma fille nous ouvriraient peu à peu des mondes plus exigeants. Nous y voilà, et dans celui-ci c’est elle qui me montre le chemin. Si vous cherchez un jeu à partager, avec un enfant ou avec quelqu’un qui n’a jamais tenu une manette, commencez par celui-là.
Notes
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Un genre de jeu d’aventure où l’on clique sur le décor pour fouiller, ramasser des objets et les combiner, sans jamais avoir besoin de réflexes. Les plus anciens se souviendront de The Secret of Monkey Island. ↩
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Apple, « Behind the Design: Creating the make-believe magic of Lost in Play » (en anglais), qui revient sur la genèse du jeu, son absence de dialogue et son système d’indices. Le jeu avait aussi été élu jeu iPad de l’année 2023 sur l’App Store. ↩ ↩2 ↩3 ↩4
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La fiche Wikipédia du jeu (en anglais) détaille les dates de sortie par plateforme, de 2022 sur PC, Mac et Switch à 2024 sur PlayStation, ainsi que l’accueil critique. ↩ ↩2 ↩3
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Le dossier de presse de Happy Juice Games (en anglais), qui cite ses trois séries modèles. ↩ ↩2
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L’eShop de Nintendo affiche PEGI 3, alors que la Family Gaming Database retient PEGI 7 pour ces quelques moments effrayants. ↩
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Le site de Bazzite (en anglais). Sur ProtonDB, qui recense les retours des joueurs sous Linux, Lost in Play obtient la note maximale, platine. ↩