Publié le · 7 min. de lecture
Le lycée raccroche et l’IA fait sa rentrée
La mesure phare de la loi Miller est morte le 14 août, sa mesure discrète s’applique le 1er septembre, et l’IA devient obligatoire en classe le même jour.
Mardi 1er septembre, un élève de seconde franchira le portail de son lycée avec dans la poche un téléphone qu’il n’a plus le droit d’en sortir. Où le poser, à quel moment et sous quelle surveillance, cela dépendra du règlement intérieur de son établissement, voté pendant l’été ou pas encore.
Voilà ce qui reste de la loi Miller. Le 14 août, le Conseil constitutionnel a fait tomber son article 1er, celui qui interdisait les réseaux sociaux aux moins de 15 ans et qui avait occupé dix-huit mois de débats. L’article 6, ajouté en cours de route et discuté par presque personne, n’a été soumis à aucune des deux saisines. Il s’applique pendant que l’autre part en réécriture.

L’article que personne n’a pris la peine de contester
Les soixante députés insoumis et les soixante députés socialistes qui ont saisi le Conseil visaient l’interdiction des réseaux sociaux, et le Conseil ne statue que sur ce qu’on lui soumet. L’article 6 a donc traversé le mois d’août sans qu’un juge le regarde, si bien que la disposition la moins débattue du texte sera la seule que les élèves rencontreront à la rentrée[1]. Elle étend au lycée ce qui vaut depuis 2018 à l’école et au collège, téléphone et objets connectés compris, de la cloche à la cloche.
Le ministère n’avait d’ailleurs pas attendu la décision. Édouard Geffray a signé le 2 juillet une circulaire qui organise l’interdiction et qui prévoit, dans le cas où la loi ne serait pas promulguée à temps, de faire figurer le principe dans le règlement intérieur de chaque établissement[2]. Un ministre qui rédige le plan de secours de sa propre loi avant que le Conseil constitutionnel ne se prononce fait preuve d’une prudence que le Parlement aurait gagné à partager.
Interdit partout sauf là où le règlement en décide autrement
Reste la question qui avait déjà tout emporté en juillet, celle du comment. La loi pose le principe et renvoie les modalités au règlement intérieur, adopté par le conseil d’administration de chaque lycée après consultation des délégués élèves. Les usages pédagogiques restent possibles, ceux qui sont nécessaires au bon fonctionnement de l’établissement aussi, et les élèves en situation de handicap conservent leurs équipements. Les sanctions vont de la punition à la confiscation, jusqu’à la procédure disciplinaire dans les cas les plus lourds[3].
Autant dire que l’interdiction nationale accouchera d’autant d’interdictions locales qu’il y a de lycées. Dans certains, le téléphone sera proscrit dans les bâtiments et les couloirs mais toléré dans la cour, ce qui installe une frontière que les surveillants auront le plaisir de faire respecter à chaque récréation. Une proviseure interrogée cet été estimait qu’il faudrait près d’un an avant que la mesure s’applique vraiment, le temps de faire voter les conseils d’administration et de trouver où ranger les appareils.
J’écrivais il y a un mois qu’une loi qui interdit sans dire par quel moyen ressemble beaucoup à une intention. Le Conseil constitutionnel a censuré l’article 1er pour cette raison exactement. L’article 6 souffre du même mal et personne ne le contestera, parce qu’un lycéen privé de téléphone fait un requérant moins convaincant qu’un adulte sommé de montrer ses papiers.
Le collège a déjà répété la scène
L’expérience existe pourtant, et elle est fraîche. Le dispositif « portable en pause » a été généralisé aux collèges à la rentrée 2025, chaque établissement choisissant sa méthode de mise à l’écart, casier collectif, boîte ou pochette individuelle[4]. L’enquête de rentrée du SNPDEN-UNSA, syndicat majoritaire des chefs d’établissement, en a mesuré le résultat quelques semaines plus tard. Neuf pour cent des collèges avaient mis le dispositif en place. Deux tiers le refusaient nettement, un quart attendait de savoir ce que son département déciderait.
Les raisons de ce refus tiennent en peu de mots. Équiper cinq mille collèges coûte cent trente millions d’euros, à raison d’une dizaine d’euros la pochette, et cette facture revient aux départements que l’État n’a pas financés. Jérôme Dumont, président de la Meuse et porte-parole de Départements de France, résumait l’affaire en demandant pourquoi monter une usine à gaz alors que le code de l’éducation interdit déjà le téléphone[5]. L’argument est difficile à écarter, puisque la loi de 2018 n’a jamais manqué de fermeté, seulement de serrures.
Les lycées héritent du même problème avec un financeur différent, les régions cette fois, et un calendrier plus serré encore, la circulaire étant arrivée trois semaines avant les vacances. On verra en décembre combien de conseils d’administration auront tranché.
Le même jour, l’IA entre au programme
Pendant que l’établissement confisque un écran à l’entrée, il en ouvre un autre en classe. Le parcours Pix IA devient obligatoire cette année pour les élèves de 4e, de seconde générale et technologique et de première année de CAP, soit plus d’un million et demi d’élèves chaque année[6]. Deux parcours de trente à quarante-cinq minutes, découpés en modules de sept à dix minutes, abordent le fonctionnement des systèmes génératifs, les biais, la désinformation, les hypertrucages, l’empreinte environnementale et la manière de dialoguer avec ces outils. Le dispositif avait été essayé de septembre à décembre 2025 dans cent quarante établissements, auprès de sept mille élèves.
Quarante-cinq minutes par an pour comprendre ce qui est en train de réorganiser le travail, la lecture et la production de textes, c’est peu. C’est aussi quarante-cinq minutes de plus que ce qu’ont reçu la plupart des adultes qui légifèrent sur le sujet. Je préfère un élève de seconde à qui l’on montre comment un modèle fabrique une phrase plausible à un élève de seconde à qui l’on répète de s’en méfier, parce que le raisonnement se transmet mieux que la recette et qu’il vieillit moins vite.
Les deux décisions se défendent séparément et forment ensemble un message que je n’envie pas aux professeurs chargés de le porter.
Ce qui m’attend au portail
Ma fille en est encore aux manettes qu’on se passe, et le lycée reste pour moi une abstraction lointaine. Le calendrier, lui, ne l’est pas. En deux mois, le législateur aura interdit les réseaux sociaux sans dire qui vérifierait l’âge, puis le téléphone sans dire qui garderait les appareils, et il annonce déjà une troisième tentative pour le printemps 2027.
D’ici qu’elle pousse ce portail, la règle aura changé plusieurs fois. J’aimerais qu’elle trouve alors autre chose qu’un règlement intérieur bricolé en juillet et une facture renvoyée à la collectivité suivante. Quarante-cinq minutes de Pix ne suffiront pas non plus, mais c’est la seule des trois mesures qui lui apprendra quelque chose.
La décision du 14 août ne portait que sur l’article 1er, comme le rappelle La Gazette des communes, « La loi sur l’interdiction des réseaux sociaux aux moins de quinze ans partiellement censurée ». Le contenu de l’article 6 est détaillé par franceinfo, « Interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans, téléphones interdits au lycée, ce que contient la proposition de loi ». ↩︎
Circulaire du 2 juillet 2026, « Interdiction de l’utilisation du téléphone portable et des autres objets connectés au lycée », Bulletin officiel n° 27 (NOR MENE2617958C). ↩︎
L’Étudiant, « Interdiction du portable au lycée, comment va-t-elle s’appliquer à la rentrée ? ». Le calendrier scolaire est fixé par l’arrêté du 22 octobre 2025, qui place la rentrée des élèves au 1er septembre en métropole et au 3 en Corse. ↩︎
Le principe et les modalités du dispositif sont exposés sur le site du ministère de l’Éducation nationale. Le chiffre de 9 % vient de l’enquête de rentrée du SNPDEN-UNSA, rapportée par Départements de France, « Pourquoi le dispositif “portable en pause” a été ignoré par la plupart des collèges ». ↩︎
Départements de France, « Rentrée, pourquoi la généralisation du dispositif “portable en pause” au collège n’est pas prête ». ↩︎
Pix, « Ouverture des parcours Pix sur l’intelligence artificielle, 1,5 million d’élèves accompagnés vers un usage éclairé et responsable de l’IA en 2026 », et le communiqué du ministère sur le déploiement du parcours. ↩︎