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Interdire les réseaux sociaux aux ados sans savoir comment

Les études donnent raison au législateur, l’Australie lui donne tort, et personne ne sait encore qui vérifiera l’âge de nos enfants ni ce qu’il en fera.

Le 21 juillet, le Sénat a voté l’interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans par 243 voix contre 2, et l’Assemblée nationale l’a suivi quelques heures plus tard par 279 voix contre 81[1]. La France devient le premier pays de l’Union européenne à franchir ce pas. Un score pareil devrait me rassurer, sauf que les textes qui font l’unanimité sont rarement ceux dont on a discuté les modalités, et je me retrouve dans une position inconfortable, favorable au principe et sceptique sur à peu près tout le reste.

Boîtier de vote encastré dans un pupitre en acajou de l’hémicycle de l’Assemblée nationale, avec ses trois boutons étiquetés « abst. », « contre » et « pour », devant une banquette de velours rouge.
Le boîtier de vote des députés, dont le bouton « pour » a beaucoup servi le 21 juillet (photo Baidax / Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0, recadrée).

Ce que la loi interdit vraiment

Portée par la députée Laure Miller, la loi interdit l’inscription des moins de 15 ans sur tous les réseaux sociaux sans distinction, à quelques exceptions près comme les encyclopédies en ligne et les projets éducatifs libres[2]. Les nouveaux comptes sont concernés dès le 1er septembre 2026, les comptes existants au 1er janvier 2027, ce qui laisse quatre mois pour vérifier l’âge des inscrits. Le texte interdit au passage le téléphone au lycée, prolongeant ce qui vaut déjà à l’école et au collège. Les députés socialistes ont saisi le Conseil constitutionnel, qui dispose d’un mois pour se prononcer[1:1].

Les études donnent raison au législateur

C’est la moitié du sujet où je n’ai aucun doute. L’Anses a publié le 13 janvier 2026 une expertise consacrée aux 11-17 ans qui décrit un faisceau de risques plutôt qu’un mal unique, sommeil altéré, dévalorisation de soi, troubles de l’image du corps, cyberviolences et conduites à risque, avec des effets qui s’additionnent chez les plus vulnérables et qui frappent davantage les filles[3]. Une équipe de l’hôpital Corentin-Celton, de l’université Paris Cité et de l’Inserm a de son côté publié dans PLoS Medicine un modèle de micro-simulation portant sur 18,6 millions d’adolescents nés entre 1990 et 2012, qui associe l’usage excessif des réseaux sociaux à 590 000 cas supplémentaires de dépression[4]. Le chiffre qui m’a le plus arrêté est pourtant ailleurs, puisque la prévalence annuelle de la dépression chez les adolescents français est passée de 2 % en 2014 à 9 % en 2021.

Reste à ne pas conclure trop vite, parce que la littérature est moins tranchée que les tribunes. Amy Orben et Andrew Przybylski ont montré dès 2019, sur plus de 350 000 adolescents, que l’usage des écrans expliquait au mieux 0,4 % de la variation du bien-être, soit moins que le fait de manger régulièrement des pommes de terre, et que porter des lunettes pesait plus lourd[5]. Les auteurs de la micro-simulation précisent d’ailleurs eux-mêmes que leur modèle n’établit aucun lien causal. On décrit donc un effet moyen modeste qui devient sévère pour une minorité, ce qui est le profil classique d’un problème de santé publique, et accessoirement le profil d’un sujet qu’on caricature sans effort dans les deux sens.

Ma conviction tient surtout à cette minorité. Un adolescent entouré, dont les parents regardent ce qui se passe et savent couper le robinet, encaissera sans doute. Celui qui découvre seul un fil sans fond à onze ans n’a personne pour le faire, et c’est précisément pour lui qu’une règle générale se défend.

L’Australie a déjà fait l’expérience

Sauf que l’expérience existe déjà, et ses résultats ne plaident pas pour l’efficacité. L’Australie interdit les réseaux sociaux aux moins de 16 ans depuis le 10 décembre 2025, TikTok, Instagram, Snapchat, YouTube, Facebook et Reddit compris. Une équipe australienne a interrogé 408 adolescents de 12 à 17 ans juste avant l’entrée en vigueur, puis de nouveau trois mois plus tard, et a publié ses résultats dans le BMJ le 24 juin 2026[6].

Plus de 85 % des moins de 16 ans utilisaient encore les plateformes visées, dont la moitié à deux tiers depuis leur propre compte. L’usage quotidien des 14-15 ans est passé de 78 % à 69 %, celui des 12-13 ans n’a pas bougé, et celui des plus de 16 ans a grimpé de 80 % à 89 %. Les faux comptes concernaient 15 à 19 % des répondants, la navigation privée 6 à 11 %. Le détail le plus instructif n’est pourtant pas le contournement, c’est que la plupart des mineurs encore présents n’ont eu besoin d’aucune ruse, les plateformes n’ayant tout bonnement pas identifié ni supprimé leurs comptes. L’échantillon est modeste, concentré en Nouvelle-Galles du Sud et fondé sur des déclarations, les auteurs le disent, et ils rappellent qu’un effet réel mettra sans doute des années à se voir. Trois mois après, la loi australienne avait surtout produit une bosse dans les classements des applications de VPN.

Le texte a perdu son gendarme en route

Le plus étonnant est ce que la commission mixte paritaire a retiré du texte. L’Arcom en a purement et simplement disparu, avec le pouvoir qu’elle devait avoir de désigner les plateformes à risque et de sanctionner les récalcitrantes. La rapporteure l’a justifié en expliquant qu’une liste noire de réseaux interdits exposerait la France à une violation du règlement européen sur les services numériques[2:1]. L’argument s’entend, le résultat beaucoup moins, et le sénateur socialiste David Ros l’a résumé sans détour en observant qu’il ne reste ni modalité de vérification de l’âge ni sanction.

Il reste l’obligation elle-même, glissée dans la loi pour la confiance dans l’économie numérique, et l’espoir que le règlement européen attendu d’ici un an vienne combler le vide. Une loi qui interdit sans dire par quel moyen ressemble beaucoup à une intention, et les intentions ont rarement empêché un adolescent déterminé de créer un compte.

Mes papiers, chez qui exactement

Voilà l’autre moitié de mon inconfort, et elle ne concerne pas que les adolescents. Vérifier l’âge de tout le monde suppose que quelqu’un, quelque part, regarde une pièce d’identité ou un visage, et ce quelqu’un est aujourd’hui une industrie. Persona, l’un de ses acteurs les plus visibles, vérifie déjà les utilisateurs de Reddit et de Roblox, exécute 269 contrôles distincts par identité et a levé successivement 150 puis 200 millions de dollars auprès de Founders Fund, le fonds de Peter Thiel, cofondateur de Palantir[7]. Discord a testé cette solution au Royaume-Uni avant d’y mettre fin en février 2026, la polémique ayant été plus rapide que le déploiement[8].

Le pire scénario n’est même pas hypothétique, il a déjà eu lieu. En octobre 2025, un prestataire de Discord chargé du support et de la vérification d’âge s’est fait compromettre, et environ 70 000 utilisateurs ont vu leurs photos de pièce d’identité potentiellement exposées, les attaquants revendiquant de leur côté un butin bien plus large[9]. Les documents d’identité ne se changent pas comme un mot de passe, et je me passerai volontiers de retrouver le mien dans un catalogue vendu au kilo.

La France dispose pourtant déjà de la bonne réponse technique. Le référentiel publié par l’Arcom en octobre 2024, validé par la CNIL et applicable depuis janvier 2025 aux sites pornographiques, impose le double anonymat, un mécanisme où le site apprend que vous êtes majeur sans savoir qui vous êtes, tandis que le vérificateur sait qui vous êtes sans savoir où vous allez[10]. C’est exactement ce qu’il faudrait généraliser. C’est aussi ce que la nouvelle loi ne mentionne nulle part, puisqu’elle a congédié l’autorité qui l’avait écrit.

Quant à savoir si un blocage tient, la France a déjà la réponse. Quand la vérification d’âge est devenue obligatoire sur les sites pornographiques, l’éditeur de Pornhub a préféré fermer boutique en France, et les installations de VPN ont bondi de plus de 300 % en deux jours, un fournisseur annonçant même dix fois plus d’inscriptions[11]. Un adolescent de quatorze ans qui découvre l’existence des VPN grâce à une loi censée le protéger, voilà un effet pédagogique que personne n’avait prévu.

Ce que j’espère quand même

Je ne voudrais pas que ce scepticisme passe pour de l’opposition. Le constat sanitaire est solide, l’inaction avait assez duré, et je préfère un texte imparfait à trois années supplémentaires de rapports parlementaires. Ma fille n’a pas encore l’âge de me poser la question, et nos manettes se partagent sans qu’aucun algorithme ne s’en mêle, mais l’échéance viendra plus vite que je ne le crois.

D’ici là, tout se jouera dans les décrets et dans le règlement européen, c’est-à-dire dans les documents que personne ne lit. J’aimerais y trouver le double anonymat, une obligation de ne rien conserver et un contrôle confié à quelqu’un plutôt qu’à l’air du temps. Sinon nous aurons interdit les réseaux sociaux aux adolescents et livré nos papiers à des entreprises que nous ne connaissons pas, ce qui ferait beaucoup de dégâts pour un problème qu’on n’aurait pas réglé.


  1. LCP, « Interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans, ce que contient la loi qui vient d’être définitivement adoptée », et Touteleurope, « Les députés et sénateurs français approuvent l’interdiction de l’accès aux réseaux sociaux pour les moins de 15 ans ». ↩︎ ↩︎

  2. Public Sénat, « Réseaux sociaux, députés et sénateurs s’accordent sur une interdiction totale aux moins de 15 ans ». La Quadrature du Net développe une critique plus large du texte dans « Le Parlement vote l’interdiction des réseaux sociaux aux jeunes de moins de 15 ans ». ↩︎ ↩︎

  3. Anses, « Avis et rapport sur les usages des réseaux sociaux numériques et santé des adolescents », mis en ligne le 13 janvier 2026. L’agence recommande d’agir à la source, en n’ouvrant aux mineurs que des réseaux conçus et paramétrés pour protéger leur santé. ↩︎

  4. Nicolas Hoertel et alii, « Impact of excessive social media use on adolescent depression and its consequences in France, an individual-based microsimulation model », PLoS Medicine, octobre 2025 (en anglais). Résumé en français sur le site de l’AP-HP. ↩︎

  5. Amy Orben et Andrew K. Przybylski, « The association between adolescent well-being and digital technology use », Nature Human Behaviour, 2019 (en anglais). ↩︎

  6. L’étude est parue dans le BMJ le 24 juin 2026 (en anglais), sous le DOI 10.1136/bmj-2026-363695. ↩︎

  7. Open Rights Group, « Roblox, Reddit and Discord users compelled to use biometric ID system backed by Palantir co-founder Peter Thiel » (en anglais). ↩︎

  8. PC Gamer, « Discord’s age verification rollout has ties to Palantir co-founder Peter Thiel » (en anglais). ↩︎

  9. NBC News, « 70,000 government ID photos exposed in Discord user hack » (en anglais), et Next, « Discord reconnaît une fuite de données personnelles et de documents internes ». ↩︎

  10. CNIL, « Vérification de l’âge en ligne, la CNIL rend son avis sur le référentiel de l’Arcom ». Le calendrier d’application est détaillé par Bird & Bird, « Double vérification de l’âge en ligne, une obligation effective depuis le 11 janvier 2025 ». ↩︎

  11. It-Connect, « Blocage des sites pornographiques, les Français se tournent vers les VPN », citant les relevés de Top10VPN, de Proton VPN et de NordVPN. ↩︎

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