Nvidia achète Hugging Face et la France n’avait rien à vendre
Nvidia paie 12,9 milliards pour une plateforme née de trois Français, incubée à Paris et entraînée sur un supercalculateur public. Tout sauf l’argent.
Le 3 septembre au matin, sur le plateau de CNBC, Clément Delangue était assis à côté de Jensen Huang pour expliquer que c’était lui qui avait décroché son téléphone, cet été, pour proposer Hugging Face à Nvidia[1]. Quelques mois plus tôt, la même entreprise refusait un chèque de 500 millions de dollars du même Nvidia, parce qu’un investisseur trop lourd finirait par peser sur ses décisions[2]. Entre-temps, « les planètes se sont alignées », dit-il, et l’alignement vaut 12,93 milliards de dollars[3].
Le communiqué a été rédigé en Californie, la société vendue est domiciliée à New York, et la France, d’où viennent les trois fondateurs, une bonne partie de l’équipe et le supercalculateur qui a entraîné son modèle le plus célèbre, a appris la nouvelle comme tout le monde, par la presse. Elle n’avait rien à vendre, et c’est précisément le problème.

Un chèque de 13 milliards après un refus de 500 millions
Le montant se décompose en 11,9 milliards pour les actionnaires et jusqu’à un milliard en actions Nvidia pour retenir les salariés, avec une clôture attendue au premier semestre 2027[4]. Nvidia promet que la plateforme restera ouverte et neutre, que ses puces ne seront jamais obligatoires pour y déposer ou y déployer un modèle, et que les modèles ouverts de tout l’écosystème y resteront les bienvenus[3:1]. Les trois fondateurs et toute l’équipe rejoignent l’acquéreur, et Clément Delangue vise désormais 100 millions d’utilisateurs, contre 18 millions aujourd’hui[1:1].
Je n’ai aucune raison de douter d’une promesse le jour où on la fait. J’observe seulement qu’elle émane de l’entreprise dont tout le monde achète les puces, et qui vient d’acheter l’endroit où tout le monde range ce qu’il fabrique avec. La Hugging Face de juillet, celle que 700 agents d’OpenAI ont assiégée pour voler le code d’un correcteur, avait sans doute mesuré ce que coûte de tenir seule une infrastructure devenue critique. Delangue le dit à sa façon, l’IA ouverte était « à un tournant » et avait besoin de plus de ressources, de plus d’échelle et de plus de visibilité[1:2]. C’est une manière élégante d’expliquer qu’il fallait un actionnaire aux poches profondes, et que l’Europe n’en avait pas sous la main.
Née à New York, élevée à Paris
Hugging Face a été fondée en 2016 à New York, où Clément Delangue vivait déjà, par trois Français, dont deux polytechniciens, Julien Chaumond et Thomas Wolf[5]. L’entreprise a ensuite rejoint Station F, y a organisé des événements et noué des partenariats, et son patron reconnaît qu’« une grande partie de l’équipe est française »[5:1]. Elle a racheté au printemps 2025 Pollen Robotics, une entreprise bordelaise de robots humanoïdes, avec sa vingtaine de salariés[6]. Elle a surtout coordonné en 2022 BigScience, le projet qui a entraîné BLOOM, un modèle de 176 milliards de paramètres, sur Jean Zay, le supercalculateur de la recherche publique française, pendant trois mois et demi et un million d’heures de GPU[7].
Voilà pour la part française, et elle est réelle. Le capital, lui, ne l’a jamais été. Le tour de 2023, 235 millions de dollars à 4,5 milliards de valorisation, était mené par Salesforce, suivi de Google, Amazon, Nvidia, AMD, Intel, IBM et Qualcomm[8]. Des investisseurs français ont participé à plusieurs tours, mais les gros chèques sont venus de Lux Capital, un fonds new-yorkais, et de Kevin Durant, qui joue au basket[5:2]. Roland Lescure, ministre de l’Économie, a prévenu avant même l’annonce que « si nous n’avons pas assez de capital en Europe pour amener nos champions à l’étape suivante, ils iront le chercher ailleurs », et il a parlé d’un signal d’alarme[5:3]. Le signal sonne depuis 2016, et la France a appuyé sur « rappeler plus tard ».
L’État a un veto, mais pas sur la bonne société
On pourrait croire qu’un pays qui parle autant de souveraineté s’est doté d’un outil pour ce genre de matin. Il en a un. En août 2025, une députée s’inquiétait d’une rumeur de rachat de Mistral AI par Apple et demandait au gouvernement ce qu’il comptait faire pour que l’entreprise reste française. La réponse, publiée en mai 2026, rappelle que l’intelligence artificielle figure sur la liste des technologies critiques et que le contrôle des investissements étrangers permet à Bercy de bloquer la prise de contrôle d’une entreprise stratégique[9].
Le dispositif ne connaît que les sociétés de droit français. Ce qu’il pourrait examiner dans l’opération Nvidia, c’est au mieux la filiale parisienne, ses bureaux et ses contrats de travail. La plateforme, la marque, les 3 millions de modèles et les 500 000 jeux de données appartiennent à une société new-yorkaise, et personne à Bercy n’a de tampon pour ça. Le veto protège ce qui est né français. Il ne peut rien pour ce qui a été conçu à Paris et déclaré à New York, ce qui est, à peu de chose près, la biographie de nos plus belles réussites. Datadog a été fondée à New York par deux Français, Snowflake l’a été en Californie par deux autres[10], et aucune des deux n’a jamais eu à demander quoi que ce soit à un ministre.
Quand la société est vraiment française, la fin est souvent la même. Zenly est partie chez Snap en 2017[11], Moodstocks chez Google en 2016[12], et aucune de ces ventes n’a ému qui que ce soit, parce qu’une pépite ne devient stratégique qu’une fois grosse, et qu’à ce stade elle a déjà des actionnaires à qui rendre des comptes.
Il reste Mistral, AMI et un fournisseur commun
Les pépites qui restent existent, et elles sont plus grosses que jamais. Mistral AI a reçu en septembre 2025 1,3 milliard d’euros d’ASML, le fabricant néerlandais des machines de lithographie sans lesquelles personne ne grave de puces, devenu son premier actionnaire à hauteur de 11 %[13], et le gouvernement cite cette entrée au capital comme le modèle d’alliance européenne qu’il souhaite[9:1]. Yann LeCun a quitté Meta pour fonder AMI Labs à Paris, avec 1,03 milliard de dollars levés en mars avant même le lancement, la plus grosse levée d’amorçage de l’histoire européenne[14]. J’écrivais en juillet que Microsoft venait louer des GPU français à Mistral, dont la prochaine levée viserait 20 milliards d’euros de valorisation.
Regardez maintenant qui se trouve autour de la table. Le tour d’AMI est mené par Cathay Innovation, Greycroft, Hiro Capital, HV Capital et Bezos Expeditions, avec Nvidia parmi les soutiens[14:1]. Mistral Compute, l’infrastructure « souveraine » présentée à VivaTech en 2025, repose sur 18 000 puces Grace Blackwell fournies par Nvidia[15]. Le seul actionnaire européen de poids dans une pépite française est néerlandais, ce qui est déjà un progrès. Le capital vient en majorité d’ailleurs, et les machines viennent toutes du même endroit, celui-là même qui vient d’acheter l’entrepôt où tout le monde dépose ses modèles. La souveraineté française en IA ressemble de plus en plus à une maison dont on a dessiné les plans, dont un autre a payé les murs et dont un troisième fournit l’électricité.
Je ne suis pas le mieux placé pour donner des leçons, puisque je m’apprête à télécharger sur Hugging Face des modèles chinois pour les faire tourner chez moi. Ma souveraineté personnelle tient dans des fichiers sur un disque, que personne ne peut me reprendre, et ce rachat ne m’en enlève aucun. Ce qui change, c’est qu’il existait un seul endroit au monde qui n’appartenait ni à un fabricant de puces ni à un laboratoire, et qu’il vient de choisir son camp en promettant de rester neutre. J’y crois pour l’instant, faute de mieux, et « faute de mieux » est aussi le nom de la politique industrielle qui nous a menés là.
La France a formé les fondateurs, prêté le supercalculateur et hébergé les bureaux. Elle a tout fourni sauf l’argent, et c’est l’argent qui signe. Il reste Mistral, dont Bercy jure qu’il aura le tampon prêt. J’ai gardé la question écrite sous le coude.
CNBC, « Hugging Face approached Nvidia’s Huang weeks ahead of $12.9B acquisition, CEO tells CNBC » (en anglais), 3 septembre 2026. ↩︎ ↩︎ ↩︎
The Register, « Hugging Face CEO says ‘planets aligned’ for Nvidia deal, aims to reach 100M users » (en anglais), 3 septembre 2026. L’offre refusée de 500 millions valorisait l’entreprise 7 milliards. ↩︎
Nvidia, « NVIDIA to Acquire Hugging Face » (en anglais), 3 septembre 2026. ↩︎ ↩︎
Silicon.fr, « Nvidia confirme le rachat de Hugging Face », 3 septembre 2026. ↩︎
AFP, via France 24, « Hugging Face, the French start-up that became AI’s warehouse » (en anglais), 3 septembre 2026. ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎
TechCrunch, « Hugging Face buys a humanoid robotics startup » (en anglais), 14 avril 2025. ↩︎
GENCI, « Delivery of the largest “open science” multilingual language model ever produced » (en anglais), juillet 2022. Jean Zay est exploité par l’IDRIS, un centre du CNRS. ↩︎
TechCrunch, « Hugging Face raises $235M from investors, including Salesforce and Nvidia » (en anglais), 24 août 2023. ↩︎
Assemblée nationale, question écrite n° 9355 de Sophia Chikirou, publiée le 12 août 2025, réponse du ministère de l’Intelligence artificielle et du Numérique publiée le 26 mai 2026. ↩︎ ↩︎
Datadog a été créée en 2010 par Olivier Pomel et Alexis Lê-Quôc (Wikipédia), Snowflake en 2012 par Benoît Dageville et Thierry Cruanes, avec le Polonais Marcin Żukowski (Wikipedia, en anglais). ↩︎
TechCrunch, « Snapchat acquires social map app Zenly for $250M to $350M » (en anglais), 21 juin 2017. Les comptes de Snap ont ensuite fixé le prix à 213 millions de dollars en numéraire. ↩︎
TechCrunch, « Google buys French image recognition startup Moodstocks » (en anglais), 6 juillet 2016. ↩︎
LeMagIT, « ASML investit 1,3 milliard d’euros dans Mistral AI », septembre 2025. ↩︎
TechCrunch, « Yann LeCun’s AMI Labs raises $1.03 billion to build world models » (en anglais), 9 mars 2026. ↩︎ ↩︎
L’Usine digitale, « Mistral AI s’illustre à VivaTech en lançant une infrastructure d’IA en France avec Nvidia », juin 2025. ↩︎