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La RAM coûte un rein parce que l’IA a faim
Un kit de 32 Go de DDR5 valait 120 € fin 2025 et dépasse 500 € aujourd’hui, parce que les fondeurs ont réorienté leurs usines vers l’IA. Et ça continue.
Je ne cherchais pas d’ordinateur. Mon PC avait sept ans, c’était une machine très haut de gamme au moment où je l’avais achetée, et elle tenait encore la route même si les derniers jeux tournaient en paramètres graphiques bas et qu’elle commençait sérieusement à accuser le coup. Puis je suis tombé en juin sur une erreur de prix chez HP, sur leur portable de jeu le plus puissant. L’Omen Max 16 affiché autour de 4 100 €, je l’ai eu pour 2 400 € environ, extension de garantie à trois ans comprise[1]. J’ai validé la commande en étant certain qu’elle serait annulée dans la nuit, comme le sont d’ordinaire ces bugs d’étiquette. HP l’a honorée. Je n’en revenais pas, et je me console en me disant que si j’avais su, j’en aurais commandé une dizaine pour me reconvertir en revendeur du dimanche.
Deux mois plus tard, je mesure surtout à quel point j’ai eu de la chance, à un moment où la chance est à peu près le seul moyen d’acheter une machine bien dotée à un prix raisonnable. La mémoire vive, ce composant qu’on ne regardait jamais tant il allait de soi, est devenue la denrée la plus chère et la plus disputée de l’informatique grand public.

Ce que l’IA prélève sur chaque galette de silicium
L’explication tient dans une unité de mesure que personne n’emploie en magasin, la galette de silicium, ce disque dans lequel les fondeurs découpent leurs puces. Chaque gigaoctet de HBM, la mémoire empilée qui équipe les accélérateurs d’intelligence artificielle[2], consomme environ trois fois la capacité de production d’un gigaoctet de DDR5 ordinaire, parce que l’empilement fait perdre du rendement et que le perçage des puces allonge le cycle de fabrication. La part de HBM dans la production des trois grands fondeurs passe d’à peu près 18 % fin 2025 à 22 % fin 2026, puis 30 % fin 2027[3]. Chaque tranche partie vers un centre de données est une tranche qui ne deviendra jamais votre barrette.
Le résultat se lit dans les carnets de commandes. Samsung, SK Hynix et Micron ont vendu d’avance leur production de mémoire non seulement pour cette année, mais pour toute l’année 2027[4]. Le patron de Micron a reconnu devant ses actionnaires ne pouvoir satisfaire qu’entre la moitié et les deux tiers de la demande qui lui parvient[5]. Quand un industriel se retrouve dans cette position, il ne sert pas tout le monde à parts égales, il sert ceux qui paient le mieux.
Micron a d’ailleurs tiré de cette arithmétique la conclusion la plus brutale du secteur. Le 3 décembre 2025, le fondeur a annoncé l’abandon pur et simple de Crucial, sa marque grand public, après vingt-neuf ans d’existence, afin de réserver ses puces aux clients des centres de données, les dernières barrettes ayant quitté les rayons en février[6]. Le grand public n’a pas été sacrifié par accident au détour d’une pénurie, il a été congédié par communiqué.
Le kit de mémoire qui coûte plus cher que la console
Les prix de détail suivent la même pente. Au moment où j’écris ces lignes, le kit de 32 Go de DDR5 le moins cher que propose TopAchat s’affiche à 519,98 €[7], quand un kit équivalent se négociait autour de 120 € fin 2025. Tom’s Hardware a relevé au passage le moment où le symbole a basculé, puisque 64 Go de DDR5, même soldés, sont passés au-dessus du prix d’une PlayStation 5 complète[8]. La mémoire vaut désormais plus que la console qui pourrait l’accueillir.
Sauf que la console, elle aussi, a pris cher. Sony a relevé le 2 avril le tarif de toute la gamme PS5, la Pro passant à 899,99 € en Europe[9]. Microsoft a remis ça le 1er août, troisième hausse en deux ans, en écrivant noir sur blanc que les prix du stockage et de la mémoire ont « plus que doublé » et qu’il en attend « un nouveau doublement d’ici l’automne 2027 »[10]. Le modèle de 2 To disparaît du catalogue au passage, façon élégante de ne pas augmenter un prix qu’on préfère supprimer. Nintendo suit dans quelques jours, puisque la Switch 2 passe de 469,99 € à 499,99 € le 1er septembre[11]. Valve, enfin, a poussé le Steam Deck OLED jusqu’à 949 dollars dans sa version d’un téraoctet, en invoquant explicitement le coût de la mémoire et du stockage[12].
Quatre constructeurs, quatre hausses, une seule cause. Et puisqu’on parle de Xbox, c’est la même Asha Sharma qui signe cette augmentation et qui avait annoncé en juillet la plus grosse charrette de licenciements de l’histoire de la marque, ce qui commence à faire beaucoup de mauvaises nouvelles pour une seule signature.
Le PC qui rétrécit à prix constant
C’est pourtant ailleurs que la crise se voit le mieux, et il faut travailler dans le numérique pour la repérer, parce qu’elle ne s’affiche jamais en vitrine. Des machines vendues il y a deux ans valent aujourd’hui plus cher qu’à leur sortie, ce qui ne s’était plus vu depuis longtemps dans un secteur habitué à la décote. Surtout, beaucoup de constructeurs proposent désormais, au tarif exact où ils vendaient 32 Go de mémoire, des configurations qui n’en comptent plus que 16, avec des cartes graphiques moins pourvues en mémoire vidéo et des SSD rabotés d’autant. Le prix ne bouge pas, la fiche technique maigrit.
Le mouvement est général, et il est documenté. Les 8 Go de mémoire, qu’on croyait enterrés avec les ordinateurs d’entrée de gamme du début de la décennie, sont revenus sur les portables neufs de Dell, Acer et Microsoft, seule façon qui reste de tenir un prix d’appel[13]. Microsoft a discrètement retiré de son propre site les recommandations qui conseillaient 32 Go, tandis que son nouveau Surface Laptop d’entrée de gamme redescend à 8 Go, quantité qui le disqualifie de la certification Copilot+ que la même entreprise promeut par ailleurs[14]. Le cabinet IDC attend une hausse du prix moyen des PC allant jusqu’à 8 % sur l’année, et signale que certains assembleurs en sont réduits à vendre des machines livrées sans mémoire, au client de trouver la sienne[15]. Nous en sommes là.
Personne ne construit d’usine pour vous
Reste la question qui m’intéresse le plus, celle de la sortie de crise, dont la réponse est franchement désagréable. Les trois fondeurs construisent bien de nouvelles usines, mais Micron n’ouvrira sa ligne de Singapour qu’en 2027 et son site de l’État de New York ne tournera pas à plein régime avant 2030, quand SK Hynix vise la fin 2028 pour Cheongju comme pour l’Indiana, et Samsung 2028 pour Pyeongtaek. Ces capacités neuves sortiront en outre principalement de la HBM, celle qui alimente les cartes de Nvidia, et non les barrettes qui manquent dans nos machines[16].
Le plus révélateur tient dans ce que les fondeurs ne font pas. Samsung et SK Hynix freinent délibérément leurs investissements pour, selon leurs propres termes, minimiser le risque de surproduction, souvenir de l’effondrement des prix qui avait suivi la dernière ruée[17]. Une pénurie subie se répare, tandis qu’une rareté entretenue se gère, et la seconde rapporte nettement plus que la première. Les analystes qui se risquent à un calendrier ne voient aucun scénario de correction avant la fin 2027, et plusieurs prolongent le régime au-delà de 2028[18]. Le seul répit visible tient au ralentissement de la hausse elle-même, TrendForce n’attendant plus que 3 à 8 % d’augmentation des contrats au quatrième trimestre après les 15 à 20 % du troisième[19], ce qui revient à se réjouir que la montée de l’escalier soit moins raide.
Je repense donc à mon portable avec un sentiment mélangé. J’achète des portables depuis une dizaine d’années pour pouvoir emporter ma machine chez un ami et y faire une session de jeu, ce qui ne m’arrive jamais, mais je préfère ne pas me l’avouer. En région parisienne et sans voiture, l’idée de traverser la ville avec une tour et un écran sous le bras suffit d’ailleurs à clore le débat. J’acceptais en échange les concessions habituelles, une machine impossible à faire évoluer, un ventilateur qui hurle sous charge et une carte graphique moins bien lotie que sa cousine de bureau. La première de ces trois concessions vient de se transformer en coup de chance, puisque rajouter de la mémoire dans une vieille tour coûte désormais plus cher que la tour, et que le seul reproche sérieux qu’on faisait à mon format n’en est plus vraiment un.
Il me reste la troisième. Mon Omen embarque 24 Go de mémoire vidéo là où la version de bureau de la même carte en aligne 32[20], écart que je n’ai jamais senti en jouant. Je compte pourtant m’essayer à l’IA en local cet automne, et c’est précisément le jour où je chargerai un modèle dans cette carte que les huit gigaoctets manquants me reviendront en pleine figure. L’intelligence artificielle aura donc réussi à me coûter deux fois, une première en faisant flamber la mémoire du monde entier, une seconde en me faisant regretter celle que je n’ai pas achetée.
Le modèle est un OMEN Max 16-ah0000nf, avec un Core Ultra 9 275HX, 64 Go de DDR5, 2 To de SSD et une GeForce RTX 5090 pour portable. Clubic le testait en juin 2025 dans cette configuration au tarif de 4 399 €. ↩︎
Pour high bandwidth memory, une mémoire dont les puces sont empilées en hauteur et reliées verticalement, ce qui multiplie le débit disponible. C’est ce dont raffolent les accélérateurs d’entraînement et d’inférence, et c’est aussi ce qui coûte le plus cher à fabriquer. ↩︎
Tom’s Hardware, « Here’s why HBM is coming for your PC’s RAM » (en anglais), sur le rapport de trois pour un et la part croissante de HBM dans la production des fondeurs. ↩︎
Tom’s Hardware, « Samsung and SK hynix warn AI-driven memory shortages could last until 2027 and beyond » (en anglais). ↩︎
Tom’s Hardware, « Micron outlines grim outlook for DRAM supply in first earnings call since killing Crucial memory and SSD brand » (en anglais). ↩︎
Micron, « Micron Announces Exit from Crucial Consumer Business » (en anglais), 3 décembre 2025. ↩︎
Relevé sur la page des kits de 32 Go de DDR5 de TopAchat, consultée le 23 août 2026. ↩︎
Tom’s Hardware, « 64GB of DDR5 memory now costs more than an entire PS5, even after a discount » (en anglais). ↩︎
PlayStation.Blog, « New Price Changes for PS5, PS5 Pro, and PlayStation Portal remote player » (en anglais), 27 mars 2026, pour une entrée en vigueur au 2 avril. ↩︎
Xbox Wire, « Updated Xbox Console Prices » (en anglais), 25 juin 2026, pour une entrée en vigueur au 1er août. ↩︎
Nintendo, « Price Revision for Nintendo Switch 2 System » (en anglais), pour la hausse du 1er septembre 2026, dont Tom’s Hardware (en anglais) détaille les tarifs européens. ↩︎
Steam, « Steam Deck back in stock, with updated pricing » (en anglais), et le relevé de Tom’s Hardware (en anglais). ↩︎
Tom’s Hardware, « 8GB of RAM is back on laptops » (en anglais). ↩︎
Tom’s Hardware, « Microsoft quietly purges 32GB of RAM recommendations from its website » (en anglais). ↩︎
Tom’s Hardware, « IDC expects average PC prices to jump by up to 8% in 2026 due to crushing memory shortages » (en anglais). ↩︎
PC Gamer, « The three big players in computer memory are all building new factories but it probably won’t help DRAM prices until 2028, if then » (en anglais). ↩︎
PC Gamer, « Memory crisis and sky-high DRAM prices could run past 2028 as Samsung and SK Hynix opt to minimize the risk of oversupply » (en anglais). ↩︎
PC Gamer, « There is no scenario where memory prices correct in the second half of 2027 » (en anglais). ↩︎
TrendForce, « Long-Term Agreements Cap Price Increases, Server DRAM Contract Prices Expected to Rise 13-18% QoQ in 3Q26 » (en anglais), 9 juillet 2026. ↩︎
Notebookcheck, fiche de la GeForce RTX 5090 pour portable (en anglais), 24 Go de GDDR7 et 175 W contre 32 Go et 575 W pour la carte de bureau. ↩︎