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Elon Musk, trillionnaire malgré tout

L’entrée en bourse record de SpaceX vient de faire d’Elon Musk le premier trillionnaire de l’histoire, un exploit qui force le respect autant qu’il dérange.

Vendredi 12 juin, Elon Musk a sonné la cloche d’ouverture du Nasdaq à distance, depuis Starbase, sa ville-usine du sud du Texas, parce qu’une mise en orbite boursière se devait de partir d’un pas de tir. Le soir même, l’action SpaceX avait gagné 19 % et la fortune de son fondateur venait de franchir une frontière qu’aucun être humain n’avait encore approchée, celle des mille milliards de dollars[1]. Le monde compte désormais son premier trillionnaire[2], et il se trouve que c’est l’homme que la moitié de la planète adore détester.

Elon Musk, micro-casque à l’oreille, s’exprime devant un écran géant où s’affiche le logo SpaceX sur un fond de ciel étoilé.
Elon Musk lors d’une présentation SpaceX (image AP, Jae C. Hong).

Une introduction en bourse pour les livres d’histoire

Les chiffres donnent le vertige, même quand on a l’habitude des annonces spatiales. SpaceX a vendu 555,6 millions d’actions à 135 dollars pièce et levé 75 milliards de dollars, plus du double du record que Saudi Aramco détenait depuis 2019 avec 29,4 milliards[3]. La société débarque sur le Nasdaq sous le symbole SPCX, valorisée autour de 1 750 milliards de dollars[4], d’emblée parmi les entreprises les plus chères du monde, devant quantité de sociétés qui, elles, gagnent de l’argent.

Car c’est le détail savoureux de l’affaire, SpaceX a perdu 8,7 milliards de dollars entre début 2025 et mars 2026, tandis que les analystes de Morningstar estiment sa juste valeur à 780 milliards, moins de la moitié du prix d’introduction[5]. Les marchés n’ont pas acheté un bilan, ils ont acheté une promesse, en l’occurrence une colonie martienne d’un million d’habitants et des centres de données en orbite. Musk, lui, conserve plus de 80 % des droits de vote[1:1], de quoi continuer à diriger sa société cotée à peu près comme une société privée, les nouveaux actionnaires étant priés d’attacher leur ceinture et de profiter du voyage.

Détesté, moqué, et pourtant

Mesurons le paradoxe. Rarement un patron aura été aussi décrié que Musk, qui a versé environ 300 millions de dollars à la campagne de Donald Trump avant de passer à la tronçonneuse des pans entiers de l’État fédéral, dont l’agence d’aide USAID, avec des conséquences humanitaires que des chercheurs de Harvard chiffrent en centaines de milliers de vies[1:2]. Les moqueries n’ont pas manqué non plus, et j’avoue en avoir relayé ma part. Pendant ce temps, l’intéressé enchaînait les étages. À l’été 2024, il se disputait encore le titre d’homme le plus riche du monde avec Jeff Bezos et Bernard Arnault, autour de 200 milliards chacun. En octobre 2025, il devenait le premier à dépasser le demi-trillion. Aujourd’hui, sa fortune pèse deux fois celles de Bezos et d’Arnault réunies[3:1].

On peut railler ses délires martiens et ses foucades, mais l’honnêteté oblige à regarder le palmarès, PayPal, Tesla dont l’action a rapporté 20 000 % depuis son entrée en bourse de 2010[5:1], des fusées qui atterrissent debout alors que l’industrie entière jurait la chose impossible, Starlink qui arrose la planète depuis l’orbite basse. Un projet qui réussit peut tenir de la chance, du bon endroit au bon moment. Une dizaine de paris gagnés sur vingt ans et trois industries, c’est de la compétence, qu’on aime le personnage ou pas. Détester quelqu’un n’a jamais dispensé de le prendre au sérieux, et c’est même la pire raison de le sous-estimer.

Pendant ce temps, au pied de la fusée

Reste le malaise, qui ne vise pas Musk en particulier mais ce que sa trajectoire raconte. D’après Oxfam, les fortunes des milliardaires ont gonflé de 16 % en 2025 pour atteindre le record de 18 300 milliards de dollars, en hausse de 81 % depuis 2020, et les 2 500 milliards engrangés en une seule année suffiraient à éradiquer vingt-six fois l’extrême pauvreté[6]. Les douze personnes les plus riches du monde possèdent davantage que la moitié la plus pauvre de l’humanité, quatre milliards d’êtres humains, tandis qu’un membre du 1 % détient en moyenne 8 251 fois le patrimoine d’une personne de cette moitié-là. Les riches s’enrichissent, les pauvres s’appauvrissent, et la fracture n’a jamais été aussi large ni ne s’est creusée aussi vite.

Le rapport d’Oxfam s’intitule d’ailleurs « Resisting the rule of the rich », résister au règne des riches, parce qu’une fortune de cette taille n’achète plus seulement des fusées, elle achète de l’influence politique, des médias et du temps de cerveau. Quand le premier trillionnaire de l’histoire a aussi financé l’élection du président qui l’a laissé tailler dans l’État, la frontière entre réussite entrepreneuriale et capture démocratique devient difficile à tracer, et c’est une pente douce qu’on descend toujours en bonne compagnie.

Alors oui, chapeau l’artiste, sincèrement. J’admire la prouesse comme on admire un feu d’artifice, bouche ouverte et tête levée, en me demandant tout de même qui a payé la poudre. Et vous, il vous fait quel effet, ce premier trillionnaire ?


  1. TechCrunch, « Elon Musk becomes the world’s first trillionaire after SpaceX’s historic IPO » (en anglais), 12 juin 2026. ↩︎ ↩︎ ↩︎

  2. En bonne arithmétique française, mille milliards font un billion, le trillion anglo-saxon étant un faux-ami de plus. « Billionnaire » n’avait pourtant aucune chance face à « trillionnaire », plus sonore, que la presse a déjà adopté. La langue aussi suit le marché. ↩︎

  3. Bloomberg, « SpaceX IPO makes Elon Musk world’s first trillionaire » et « SpaceX raises $75 billion in record-breaking IPO » (en anglais), juin 2026. ↩︎ ↩︎

  4. CNBC, « SpaceX IPO explained, the price is set » (en anglais), 9 juin 2026. ↩︎

  5. PBS NewsHour, « Elon Musk could become the world’s first trillionaire with SpaceX’s IPO » (en anglais), juin 2026. ↩︎ ↩︎

  6. Oxfam, « Resisting the rule of the rich » (en anglais), janvier 2026, publié pour le Forum de Davos. ↩︎

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