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La Vague, ou comment fabriquer une dictature en cinq jours

Un déjeuner entre amis, un souvenir de cinéma et quelques expériences sociales plus tard, retour sur un film allemand où une classe entière bascule en une semaine.

Il a suffi d'un déjeuner avec une amie, entre un bò bún et de bonnes brochettes japonaises, pour que la conversation glisse vers les expériences sociales, pente naturelle des repas qui s'éternisent agréablement. De fil en aiguille m'est revenu un film qui m'avait marqué à sa sortie, La Vague, et avec lui une question moins digeste que le reste du repas. Pourquoi ce film de 2008 ressemble-t-il autant aux journaux de 2026 ?

Face à un professeur de dos en chemise blanche, une salle entière d'élèves en chemise blanche exécute le même salut, bras droit tendu à l'horizontale sur la poitrine.
Le salut de la Vague, adopté en classe en moins d'une semaine (image Constantin Film).

Une semaine de cours, et tout bascule

La Vague (Die Welle en version originale), réalisé par Dennis Gansel, suit Rainer Wenger, professeur de lycée plutôt cool incarné par Jürgen Vogel, qui hérite à contrecœur d'une semaine de projet sur l'autocratie[1]. Devant des élèves blasés pour qui une dictature ne pourrait évidemment plus s'installer en Allemagne, leçons de l'histoire obligent, il tente une démonstration pratique. Un peu de discipline, une chemise blanche pour tout le monde, un salut distinctif, un nom fédérateur, et voilà la Vague, mouvement de classe devenu mouvement tout court.

Le génie du film tient à la banalité des ressorts. Personne ne se lève un matin en rêvant de fascisme, mais chacun trouve dans le groupe quelque chose qui lui manquait, l'appartenance pour l'un, la revanche sociale pour l'autre, une famille de substitution pour le plus fragile. L'engrenage se referme en cinq jours de cours, et je m'arrête là pour ne pas déflorer la suite, sinon pour préciser que le film va au bout de sa logique et que la dernière scène ne ressemble pas à une fête de fin d'année. Le public allemand ne s'y est pas trompé, avec 2,5 millions d'entrées et un prix du cinéma allemand à la clé[1:1].

La vraie Troisième Vague

Le plus inconfortable reste que Gansel n'a presque rien inventé. En avril 1967, au lycée Cubberley de Palo Alto, le professeur d'histoire Ron Jones sèche devant la question d'un élève, comment les Allemands ordinaires ont-ils pu laisser faire, et décide d'y répondre par la pratique[2]. Lundi, la discipline (« la force par la discipline »). Mardi, la communauté, un nom, la Troisième Vague, et un salut. Mercredi, les cartes de membre, tandis que la classe de trente gonfle à plus de deux cents volontaires venus de tout le lycée. Jeudi, Jones annonce un mouvement national et la révélation imminente de son candidat à la présidentielle.

Le vendredi, les élèves rassemblés découvrent un écran de télévision vide, puis un documentaire sur le IIIᵉ Reich. La démonstration aura tenu cinq jours, exactement la durée que le film reprendra quarante ans plus tard, après un détour par le roman de Todd Strasser qui a popularisé l'histoire en 1981[2:1]. On objectera qu'une salle de classe n'est pas un protocole scientifique, et on aura raison. C'est précisément pour cela que d'autres s'y sont collés en laboratoire.

Trois expériences à méditer

Sur la conformité, Solomon Asch a montré dès 1951 qu'il n'est même pas besoin d'uniforme. Face à un exercice trivial, comparer des longueurs de lignes, les participants isolés se trompent dans moins de 1 % des cas, alors que placés dans un groupe de complices répondant faux avec aplomb, 74 % d'entre eux finissent par renier au moins une fois ce que leurs propres yeux leur montrent[3].

Sur l'obéissance, Stanley Milgram a installé en 1961 à Yale son fameux dispositif de chocs électriques fictifs, où 65 % des participants acceptèrent d'administrer la décharge maximale de 450 volts à un inconnu, simplement parce qu'un homme en blouse le leur demandait[4]. Les travaux d'archives de Gina Perry ont depuis nuancé le tableau, une partie des participants doutant de la réalité du dispositif, ce qui rend le résultat moins spectaculaire sans le rendre rassurant[4:1].

Quant à la célèbre expérience de la prison de Stanford de 1971, gardiens contre prisonniers tirés au sort, elle mérite d'être citée autant pour elle-même que pour sa déconstruction. Le chercheur français Thibault Le Texier a montré, archives à l'appui, que les gardiens avaient été briefés sur le comportement attendu et que les conclusions étaient largement écrites d'avance[5]. Belle leçon en double détente, puisque s'y lisent à la fois notre plasticité face aux rôles qu'on nous assigne et notre appétit pour les récits trop parfaits, fussent-ils signés par un professeur d'université.

Quand le mythe se prend pour une science

Cet appétit pour les belles histoires fabrique aussi de fausses expériences, ces croyances qui circulent avec l'aplomb du fait établi sans qu'aucune donnée solide ne les soutienne. La synchronisation des menstruations en est l'exemple parfait, et je plaide coupable, puisque je l'avais servie à mon amie ce midi-là comme une évidence avant de me renseigner. L'idée remonte à une étude de Martha McClintock parue dans Nature en 1971, selon laquelle les cycles de femmes vivant ensemble finiraient par s'aligner. Or des cycles d'environ vingt-huit jours qui durent près de cinq jours se chevauchent forcément de temps à autre, par simple hasard mathématique, et les réanalyses ont depuis épinglé les erreurs de méthode de l'étude d'origine, au point qu'aucun travail sérieux ne confirme le phénomène[6].

Les phéromones humaines relèvent du même rayon, autre sujet de notre déjeuner. On nous vend des parfums censés déclencher l'attirance, on cite volontiers l'expérience du tee-shirt de Claus Wedekind, où des femmes préféraient l'odeur d'hommes au système immunitaire complémentaire du leur, mais le résultat résiste mal à la réplication, et l'organe voméronasal supposé capter ces signaux est atrophié et non fonctionnel chez l'humain. À ce jour, aucune phéromone humaine n'a été formellement identifiée, comme le rappelle le zoologue Tristram Wyatt, qui traque depuis des années les molécules qu'on nous présente comme telles[7]. Les expériences sociales racontent décidément beaucoup de choses, y compris quand elles n'existent pas, et je rêve d'avoir davantage de temps pour démêler le vrai du légendaire. Si vous gardez en réserve une expérience fascinante, vraie ou mythifiée, ma boîte mail vous est grande ouverte.

Où voir La Vague

En France, La Vague est inclus dans l'abonnement Prime Video, se regarde gratuitement avec publicité sur M6+ et Molotov, et se loue autour de 3 € ou s'achète autour de 7 € sur Canal VOD, ARTE Boutique, Pathé Home ou Rakuten TV[8]. Les catalogues bougeant sans cesse, un détour par JustWatch vous donnera l'état du jour.

Soixante ans après Palo Alto, des démocraties qu'on croyait solidement ancrées glissent vers l'autoritarisme sous nos yeux, à coups de mécanismes que ce film de lycée décortiquait déjà, le besoin d'appartenance, le confort de la discipline, le bouc émissaire commode. Les enseignements du passé tiennent visiblement moins bien que nous l'espérions. Cent sept minutes devant La Vague ne répareront pas cela, mais elles rappellent à quel point la pente est douce, et qu'on la descend toujours en bonne compagnie.


  1. La fiche du film sur Wikipédia. ↩︎ ↩︎

  2. Le déroulé jour par jour de l'expérience de Ron Jones est documenté sur Wikipédia (en anglais), tout comme le roman The Wave de Todd Strasser qui l'a fait connaître. ↩︎ ↩︎

  3. Les expériences de conformité d'Asch (en anglais), menées à partir de 1951 au Swarthmore College. ↩︎

  4. L'expérience de Milgram (en anglais), y compris les critiques de Gina Perry issues de son travail sur les archives de Yale. ↩︎ ↩︎

  5. L'expérience de Stanford (en anglais) et Thibault Le Texier, Histoire d'un mensonge. Enquête sur l'expérience de Stanford, La Découverte, 2018. ↩︎

  6. Le Scientifique en chef du Québec, « Des menstruations synchronisées ? Probablement pas ». ↩︎

  7. Le dossier de Green Condom Club sur les phéromones et l'attirance ; sur l'absence de phéromone humaine formellement identifiée, voir Tristram Wyatt, « The search for human pheromones » (en anglais), Proceedings of the Royal Society B, 2015. ↩︎

  8. Disponibilités relevées sur JustWatch le 12 juin 2026. ↩︎