Publié le · 6 min. de lecture
Xbox licencie, la Fed recrute sa patronne
Xbox supprime 3 200 postes la semaine même où sa patronne rejoint une task force de la Fed consacrée à la productivité et à l’emploi. Ça ne s’invente pas.
Lundi 6 juillet, Asha Sharma a signé la note interne que les équipes Xbox redoutaient depuis des mois. « Notre activité n’est pas saine aujourd’hui », y écrit la patronne de la marque, avant d’annoncer 1 600 suppressions de postes immédiates, premières d’une charrette de 3 200 qui s’étalera sur l’année[1]. Trois jours plus tard, la Réserve fédérale américaine la nommait à la tête d’une task force[2] chargée de plancher sur la productivité et l’emploi[3]. Le calendrier a parfois un sens de l’humour que je ne lui envie pas.

La plus grosse restructuration de l’histoire de Xbox
Reprenons l’annonce, qui mérite qu’on s’y arrête tant elle est vertigineuse. Microsoft supprime 4 800 postes au total, environ 2,1 % de ses effectifs, dont 1 600 chez Xbox dès maintenant et 1 600 autres d’ici l’été prochain, ce que Sharma présente elle-même comme « la restructuration la plus importante de l’histoire de Xbox »[1:1]. Sa note interne ne fait pas dans la litote, puisqu’on y apprend que la division perdait « 64 cents pour chaque dollar investi » une année ordinaire[4]. Quatre studios quittent le navire au passage. Double Fine et Compulsion Games reprennent leur indépendance avec leurs licences sous le bras, tandis qu’Undead Labs et Ninja Theory passent sous d’autres pavillons avec de quoi terminer leurs jeux en cours, soit environ 350 personnes qui changent d’employeur du jour au lendemain[4:1].
Si l’annonce vous donne une impression de déjà-vu, c’est qu’elle en est une. Depuis le rachat d’Activision Blizzard fin 2023, Microsoft a licencié près de 1 900 personnes dans ses studios en janvier 2024, fermé Tango Gameworks et Arkane Austin en mai, remercié 650 salariés de plus en septembre, puis supprimé environ 9 000 postes à l’été 2025 en annulant Everwild et Perfect Dark[5]. À ce rythme, la restructuration n’est plus un événement chez Xbox, c’est une saison.
Le plus piquant reste que Sharma n’occupe le fauteuil que depuis février. Venue de la division CoreAI de Microsoft, passée par Meta et Instacart, sans la moindre expérience du jeu vidéo, elle avait succédé à Phil Spencer, figure de la maison pendant trente-huit ans, en promettant de « se réengager auprès des fans et des joueurs » et de ne pas « courir après l’efficacité de court terme »[6]. Cinq mois plus tard, l’efficacité de court terme a manifestement rattrapé tout le monde.
Une hémorragie qui n’épargne pas la France
Xbox n’est hélas que le dernier chapitre d’une crise qui broie le secteur depuis quatre ans. Entre 2022 et la mi-2025, le jeu vidéo a perdu environ 45 000 emplois dans le monde, avec un pic à près de 15 650 pour la seule année 2024[5:1]. Et 2026 avait déjà bien entamé son quota avant même l’annonce de Microsoft, avec plus de 3 700 suppressions recensées, dont un millier chez Epic Games, quelque 400 chez Bungie et 680 chez Ubisoft[5:2]. L’enquête annuelle de la GDC donne la mesure humaine du désastre, puisqu’un développeur américain sur trois déclare avoir été licencié au cours des deux dernières années[7]. Un sur trois. Dans n’importe quelle autre industrie culturelle, on parlerait de plan social national.
La France n’observe pas la tempête depuis la terrasse. Ubisoft, fleuron national et deuxième employeur du jeu vidéo européen, a bouclé son exercice 2025-2026 sur une perte record d’un milliard et demi d’euros, engagé en janvier une restructuration qui a coûté environ 200 postes à son siège parisien et déclenché plusieurs mouvements de grève, avant d’annoncer en juin une nouvelle vague de 380 licenciements et la fermeture de ses studios de Winnipeg et de Belgrade, qui suivent celles d’Halifax et de Stockholm[8]. Derrière chaque ligne de ces bilans, il y a des gens qui fabriquent les jeux qu’on aime, ceux qu’on ponce des années durant et ceux qu’on transmet à ses enfants. On me pardonnera de ne pas trouver le mot « rationalisation » à la hauteur du sujet.
Pendant ce temps, à Washington
Venons-en à l’ironie promise en titre. Jeudi 9 juillet, Kevin Warsh, le nouveau président de la Réserve fédérale, a annoncé la création de cinq task forces chargées de repenser la politique monétaire américaine. L’une d’elles, baptisée « Productivité et emploi », doit évaluer l’impact économique des nouvelles technologies, l’intelligence artificielle en tête, et rendre ses recommandations d’ici la fin de l’année. À sa tête, trois personnes, le capital-risqueur Marc Andreessen, l’économiste de Stanford Charles I. Jones et une certaine Asha Sharma[3:1].
La même semaine, donc, la même personne a supprimé 1 600 emplois et rejoint l’instance chargée de réfléchir à l’avenir de l’emploi, coïncidence que le site Aftermath a relevée avec la délicatesse qu’on lui connaît[9]. Soyons honnête, le choix a sa logique interne. Qui mieux qu’une dirigeante venue de l’IA, en train d’automatiser et de tailler dans une division entière, pour expliquer à la banque centrale ce que les nouvelles technologies font à l’emploi ? Elle dispose d’un jeu de données très frais. On aurait simplement aimé que l’expertise s’acquière autrement qu’aux frais de 3 200 familles.
Il faut maintenant espérer que cette hémorragie de mauvaises nouvelles s’arrête, ou au moins ralentisse, parce que le secteur commence à manquer de bras pour éponger. Les analystes veulent y voir un cycle qui touche à sa fin, les chiffres de début 2026 suggéraient un léger mieux avant l’annonce de Microsoft[10], et j’ai envie de les croire, par optimisme autant que par égoïsme de joueur. En attendant, une pensée pour les 1 600 de lundi, et pour les 1 600 qui savent déjà que leur tour viendra. Eux n’auront pas besoin d’une task force pour mesurer l’impact des nouvelles technologies sur l’emploi.
Fortune, « “Our business today is not healthy”, 1,600 Xbox employees among the 4,800 laid off by Microsoft » (en anglais), 6 juillet 2026. ↩︎ ↩︎
Un groupe de travail temporaire réuni autour d’une mission précise. Le terme anglais s’est imposé jusque dans les communiqués de la banque centrale américaine, c’est dire s’il est sérieux. ↩︎
Réserve fédérale, communiqué officiel sur la composition des task forces (en anglais), 9 juillet 2026, détaillé par CNBC (en anglais). ↩︎ ↩︎
Aftermath, « Xbox Will Lay Off 3,200 Workers And Cut Four Studios Loose » (en anglais), 6 juillet 2026. ↩︎ ↩︎
L’encyclopédie tient une comptabilité macabre de la crise sur la page « 2022–2026 video game industry layoffs » (en anglais). ↩︎ ↩︎ ↩︎
Microsoft, « Asha Sharma named EVP and CEO, Microsoft Gaming » (en anglais), 20 février 2026, et CNBC (en anglais) sur le départ de Phil Spencer. ↩︎
Variety, « One-Third of U.S. Video Game Industry Workers Were Laid Off Over the Last Two Years » (en anglais), janvier 2026, d’après l’enquête State of the Game Industry 2026 de la GDC auprès de plus de 2 300 professionnels. ↩︎
RTBF, « Restructuration massive d’Ubisoft », et Gameblog, « Ubisoft licencie 380 personnes et ferme deux studios », juin 2026. ↩︎
Aftermath, « Xbox Boss Asha Sharma Appointed To Federal Reserve “Productivity And Jobs” Task Force The Same Week She Laid Off 1,600 People » (en anglais), 9 juillet 2026. ↩︎
Game Developer, « Data points to slowing layoffs, but doesn’t capture true harm to game industry » (en anglais), 2026. ↩︎