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Le Chaton Fat, un modèle trop lourd pour être vrai
Le temps d’un week-end, Reddit et X ont sacré Le Chaton Fat, modèle surpuissant de Mistral AI aux benchmarks délirants, avant de se rappeler qu’il n’existe pas.
Si vous avez traîné sur Reddit ou sur X ce week-end, vous avez forcément croisé Le Chaton Fat. Présenté comme le nouveau modèle de frontière de Mistral AI, ce mastodonte écrasait Claude Mythos dès les premiers tests, alignait des scores qu’aucun modèle n’avait jamais revendiqués et promettait à lui seul de remettre l’Europe au centre de la carte de l’intelligence artificielle[1]. Un détail gâchait la fête, puisqu’il n’a jamais existé.

Un chaton né d’un chat débaptisé
D’où sort cette créature ? Tout commence par un deuil. Au premier sommet que Mistral organisait à Paris le mois dernier, Arthur Mensch annonçait que son assistant Le Chat changerait de nom pour devenir Vibe[2]. Sur Reddit, une partie des fidèles a pris le deuil de ce qu’ils tenaient pour l’un des plus beaux noms de produit du secteur, puis, le chagrin aidant, s’est mise à inventer des successeurs félins de plus en plus extravagants. C’est de là qu’a bondi Le Chaton Fat, dont le nom marie le français et l’anglais pour le seul plaisir de la contradiction, un chaton étant petit quand fat le dit obèse[1:1].
Échappé de Reddit un samedi, le gag a déferlé sur X en quelques heures, jusqu’à devenir l’un des sujets les plus discutés du moment, en France comme à l’étranger. Mieux, le patron de Mistral s’est invité dans la plaisanterie en publiant un laconique « It’s actually le gros chaton »[1:2], laissant chacun deviner s’il corrigeait une coquille ou bénissait la blague. Le mème a fini par déborder du cercle des initiés, au point qu’Ethan Mollick, qui codirige un laboratoire d’IA à Wharton, s’attendait à ce qu’on l’interroge en réunion sur « le nouveau chat géant de Mistral aux scores de benchmark infinis »[2:1].
Des benchmarks à mourir de rire
Le génie du canular tient à son sérieux de façade. Les fausses fiches techniques empruntent le vocabulaire exact des vraies annonces, si bien qu’on y lit un modèle dit MoE, à experts multiples, de trente mille milliards de paramètres, doté de deux cent cinquante-six experts, d’une fenêtre d’un million de tokens et de capacités multimodales, le tout couronné d’un 90,6 % au test MMLU-Pro quand le bien réel Claude Fable 5 plafonne à 88,9 %[1:3]. Entre deux chiffres crédibles se glissent les indices du gag, une cadence de « 1000 meows per second » et un superbe « maximum chonk » promu au rang de caractéristique technique[2:2].
Deux faux sites prolongent la farce avec un aplomb confondant[3]. Le premier, en français, revendique vingt-quatre mille milliards de paramètres, un débit assumé de « 0 tok/s » et un accès « réservé aux citoyens français », avant d’avouer en pied de page qu’il s’agit d’un « site satirique ». Le second, en anglais, garde un ton de fiche produit irréprochable pour mieux feindre de battre Claude Opus 4.8 et GPT-5.5, tableau comparatif à l’appui.
Sous le rire affleure une critique que la communauté de l’IA a reprise à son compte, car les benchmarks ne valent souvent pas grand-chose. Un modèle peut dominer un classement dont personne ne connaît le nom, sur des épreuves que nul ne met jamais en production, et son annonce sera reçue comme un événement géopolitique. Le Chaton Fat pousse ce théâtre jusqu’à l’absurde sans que l’attente, elle, soit feinte, puisque tout le monde guette ce modèle ouvert, abordable et assez puissant pour compter vraiment[2:3].
Quand la plaisanterie vise l’Europe
Là où la blague cesse d’être innocente, c’est lorsqu’elle prend l’Europe pour cible. De faux communiqués ont prétendu que l’Union européenne avait suspendu Le Chaton Fat pour raisons de sécurité, le jugeant tout bonnement « trop lourd à réguler », quand d’autres assuraient que Mistral l’avait mis en ligne par erreur avant de le retirer en catastrophe[1:4]. La référence sautait aux yeux de quiconque suivait l’actualité, puisque c’est presque mot pour mot le sort qu’a connu Claude, débranché par Washington quelques jours plus tôt. En miroir d’une Amérique qui verrouille ses modèles les plus puissants, l’Europe se voyait prêter un chaton si redoutable qu’il faudrait le confiner.
Le trait visait aussi, plus directement, le discours politique. La petite phrase d’Emmanuel Macron sur « le seul modèle capable de rivaliser avec les géants américains et chinois » a beaucoup tourné, détournée par ceux qui voient dans Le Chaton Fat le modèle rêvé d’une Europe encore loin du compte[1:5]. La moquerie est facile, parfois de mauvaise foi, mais elle appuie là où ça fait mal.
Le rire et le retard
Tout n’est pourtant pas si noir. Mistral n’a pas besoin de terrasser Claude Mythos pour exister, l’entreprise ayant choisi de soigner des modèles plus modestes comme Mistral 3 ou Ministral et de multiplier les contrats avec des acteurs européens, là où ses moyens portent réellement[1:6]. Son silence de ces dernières semaines nourrit d’ailleurs les spéculations, et il se pourrait qu’une vraie annonce se prépare, sans le moindre rapport avec un chaton.
Ce qui me frappe dans cette histoire, c’est moins la blague que ce qu’elle révèle. Si Le Chaton Fat a tant fait rire, c’est qu’il caresse un désir bien réel, celui d’un champion européen capable de jouer dans la cour des grands, désir si vif qu’une partie du web a failli croire à un chat. On peut en sourire, à condition de se souvenir que le retard, lui, n’a rien d’une farce, et que l’Europe gagnerait à financer ses modèles avec l’énergie qu’elle met à mémifier leur absence. En attendant, j’avoue une tendresse coupable pour ce gros matou imaginaire. Et vous, vous y avez cru, ne serait-ce qu’une seconde ?
Numerama, Nicolas Lellouche, « C’est quoi Le Chaton Fat, le “modèle” de Mistral AI qui affole les réseaux sociaux ? », juin 2026. ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎
Business Insider, Thibault Spirlet, « The ‘Le Chaton Fat’ meme techies can’t stop talking about » (en anglais), juin 2026. ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎
Les sites parodiques lechatonfat.com (en français) et lechatonfat.net (en anglais), consultés en juin 2026. ↩︎