Mistral lève trois milliards quand Anthropic en lève 65
Record européen, Samsung en tête de table, un gigawatt promis. J’ai fait la division avec les tours d’Anthropic et d’OpenAI, puis regardé qui Mistral héberge.
Le 8 septembre, Mistral AI a annoncé avoir levé 3 milliards d’euros, « la plus importante levée de fonds en capital jamais réalisée par une entreprise technologique européenne », pour une valorisation qui dépasse 21 milliards[1]. Le tour est mené par Samsung Electronics, un géant sud-coréen dont je n’attendais pas le nom à cette place, et il double presque la valorisation de l’an dernier, quand ASML entrait au capital à 11,7 milliards[2]. J’ai lu le chiffre, j’ai souri, puis j’ai sorti la calculatrice, et le sourire n’a pas tenu jusqu’au résultat.

Vingt tours de Mistral pour un tour d’Anthropic
Trois milliards d’euros, ce sont environ 3,5 milliards de dollars, et c’est la monnaie dans laquelle les concurrents comptent. Anthropic a levé 65 milliards de dollars le 28 mai, pour une valorisation de 965 milliards, après en avoir levé 30 trois mois plus tôt[3]. OpenAI avait bouclé le 31 mars un tour de 122 milliards de dollars à 852 milliards de valorisation, le plus gros de l’histoire du capital-risque, avec Amazon, Nvidia et SoftBank au premier rang[4]. Sur le premier semestre, ces deux entreprises ont absorbé à elles seules 217 milliards de dollars, soit 43 % de tout l’argent investi dans les jeunes pousses de la planète[5].
| Entreprise | Dernier tour | Valorisation | Date |
|---|---|---|---|
| Mistral AI | 3 Md€ | 21 Md€ | 8 septembre 2026 |
| Anthropic | 65 Md$ | 965 Md$ | 28 mai 2026 |
| OpenAI | 122 Md$ | 852 Md$ | 31 mars 2026 |
Un seul tour d’Anthropic vaut donc une vingtaine de levées de Mistral, et l’entreprise de San Francisco vaut quarante fois celle de Paris. Le record européen est réel, et il se mesure à l’échelle de l’Europe. Depuis sa création en 2023, Mistral a réuni 5,7 milliards d’euros au total[6], ce qu’Anthropic encaisse désormais en moins de deux mois de chiffre d’affaires, puisque son rythme annualisé atteignait 47 milliards de dollars en mai[3:1]. Mistral vise le milliard d’euros de revenus récurrents pour la fin de l’année, contre 300 millions il y a un an[7], et c’est une belle courbe, sur un graphique dont l’axe des ordonnées n’est pas le même.
J’écrivais en juin que soutenir un champion ne consistait pas à multiplier les sommets mais à y verser assez d’argent pour qu’il puisse seulement songer à rivaliser. Trois milliards, c’est assez pour exister, et le communiqué le dit à sa manière, puisque la dépêche de l’AFP titre que Mistral lève « pour continuer à exister dans la course mondiale à l’IA »[2:1]. Exister est un objectif honorable, plus modeste que celui des affiches d’il y a deux ans.
L’argent va au béton et la frontière attendra
La lecture du communiqué dit où vont les milliards, et ce n’est pas d’abord vers un modèle. Mistral se décrit comme le constructeur d’une pile complète, « les modèles à poids ouverts, l’infrastructure et la capacité de calcul sur lesquelles ils tournent, et les produits qui les mettent en production », au service de 125 grandes entreprises dans 20 pays, dont Airbus, ASML et HSBC[1:1]. L’entreprise a déjà engagé 4 milliards d’euros dans des centres de données en France et en Europe, vise 200 mégawatts de capacité en 2027 et un gigawatt en 2030[2:2], et un prêt bancaire de 830 millions de dollars a financé plus de 13 000 processeurs graphiques Nvidia installés à Bruyères-le-Châtel, dans l’Essonne[6:1]. Microsoft loue déjà ces machines pour ses clients européens. Les nouveaux fonds servent à « étendre la capacité de calcul, construire l’infrastructure, accélérer la croissance commerciale et s’étendre à l’international »[1:2], et Arthur Mensch parle d’« aller plus vite dans la recherche, les produits et l’infrastructure »[2:3], la recherche ayant obtenu, dans la phrase, la place que les milliards ne lui donnent pas dans la liste.
Mistral s’en défend. Audrey Herblin-Stoop, qui dirige sa communication, répondait aux doutes de la presse le jour même par une phrase nette, « Nous n’abandonnons pas l’idée d’avoir des modèles d’IA de pointe »[8], ces modèles de frontière, comme on appelle les meilleurs du moment. Arthur Mensch reconnaissait en juillet que Mistral ne possédait « pas encore les meilleurs modèles de langage » tout en ayant « constamment réduit l’écart », et promettait « un modèle très enthousiasmant pour cet été », en accès anticipé chez quelques partenaires[9]. L’été est passé, et le grand public n’a rien vu venir. Le plus gros modèle maison reste Mistral Large 3, de décembre 2025, et je n’ai trouvé aucune date pour le suivant.
Je ne peux pas dire que ça m’étonne, et c’est là que ça me fait mal. J’ai utilisé Le Chat, à l’époque où il s’appelait encore Le Chat[10], et j’ai cessé il y a un bail, sans claquer la porte, simplement parce que les modèles ne suivaient plus. Ce que je demande à un assistant a grossi avec le temps, jusqu’à inclure du code, des démonstrateurs, des documents longs, et Mistral y répondait de moins en moins. Je serais le premier à choisir le français si l’écart était de quelques mois. Il se compte en générations, et le sacrifice est trop lourd pour un drapeau.
Le modèle le plus intéressant de la plateforme vient de Pékin
Le 11 août, entre deux annonces d’infrastructure, Mistral a ouvert sa plateforme aux modèles ouverts d’autres laboratoires, ceux dont n’importe qui peut télécharger les fichiers, « à commencer par GLM-5.2 de Z.ai », et la phrase qui précède mérite qu’on la relise, « les systèmes d’IA d’aujourd’hui ne reposent plus sur un seul modèle mais sur un ensemble de capacités »[11]. Z.ai est la marque de Zhipu, un laboratoire de Pékin, et GLM est, avec DeepSeek et Qwen, l’une des trois grandes familles chinoises de l’IA ouverte que je citais début septembre parmi les modèles qu’on peut télécharger et qu’on ne peut pas faire tourner, faute d’avoir une baie climatisée dans son salon. Chez Mistral, il est servi « sans modification », sur la même infrastructure et avec les mêmes garanties régionales que les modèles maison, à 1,40 dollar le million de jetons en entrée et 4,40 en sortie[12].
Arthur Mensch a fourni la doctrine qui va avec, et elle est habile. La souveraineté, explique-t-il, tient moins à l’origine du modèle qu’au contrôle de son déploiement, de son infrastructure et de ses données, si bien qu’un modèle étranger s’exploite sans dépendre des serveurs de celui qui l’a conçu[13]. Autrement dit, ce qui est souverain, désormais, c’est le bâtiment. Trois ans après s’être présenté comme le laboratoire européen de la frontière, Mistral vend des mètres carrés climatisés dans lesquels tourne un modèle chinois, ce que LeMagIT résume d’une formule, « une couche d’IA souveraine »[6:2].
J’ai tourné la chose dans tous les sens et j’arrive à la conclusion inverse de l’ironie facile. C’est un bon coup. Mistral seul ne rattrapera pas la frontière, ses propres dirigeants le disent, tandis que les modèles ouverts chinois n’ont que quelques mois de retard sur elle et que personne, en dehors des centres de données, ne peut les faire tourner. Les proposer depuis l’Essonne, avec des données qui ne partent pas à Pékin et une facture en euros, c’est précisément l’offre qui me manquait. Je n’aurais jamais tapé mes documents sur un service hébergé en Chine, et ma carte graphique n’avalera jamais GLM. Entre les deux, il y avait une place vide, et c’est Mistral qui vient de s’y asseoir.
Six millions d’un côté et trois milliards de l’autre
La semaine qui précédait la levée a donné la mesure de ce que l’État français pèse dans l’affaire. Le 2 septembre, Les Échos révélaient un accord de 6 millions d’euros entre l’État et Mistral pour 2026 et 2027, confirmé par le cabinet de David Amiel, ministre de l’Action publique et des Comptes publics. Il couvre des licences et des ingénieurs détachés dans les ministères, sur trois chantiers, la cybersécurité, la lutte contre la fraude et le contentieux de masse, et il n’est pas exclusif, si bien que d’autres fournisseurs peuvent concourir sur les mêmes sujets[14]. Six millions sur deux ans, c’est un contrat de services, et c’est deux millièmes de la levée annoncée six jours plus tard.
La même semaine, depuis San Francisco où il rencontrait OpenAI et Stripe, Roland Lescure, ministre de l’Économie, déclarait que « si l’IA européenne se résume à Mistral, alors nous sommes fichus », et qu’« on ne peut pas mettre tous nos œufs dans le même panier »[15]. Il a raison sur le principe, et il faudra d’autres paniers. En attendant, le seul disponible vient de recevoir 3 milliards.
L’argent public n’est pourtant pas absent, et c’est la nouveauté de ce tour. Le Scaleup Europe Fund, un fonds de 5 milliards d’euros voulu par la Commission européenne et confié à EQT, co-mène l’opération, l’un de ses tout premiers investissements[16]. Le Grand-Duché de Luxembourg entre au capital, Bpifrance remet au pot, et LeMagIT relève que deux tiers du capital sont désormais aux mains d’organisations européennes, qui tiennent 75 % des droits de vote au conseil[6:3]. C’est à peu près ce que je réclamais en juin, de l’argent public réellement débloqué plutôt que des sommets, et je le note avant de faire la fine bouche.
Reste que le premier chèque vient de Suwon, où siège Samsung, que le précédent venait de Veldhoven, chez ASML, et que j’avais gardé sous le coude la réponse de Bercy promettant de surveiller les investissements étrangers dans Mistral. Samsung mène un tour où les fondateurs gardent le contrôle[2:4], sans acheter l’entreprise, et je ne sais pas quoi en penser, sinon que le plus gros chèque de la souveraineté européenne en IA vient cette année de Corée, l’an dernier des Pays-Bas, et que la France n’a encore jamais signé celui-là. Je ne suis pas expert en capital-risque. Je constate seulement qu’après Hugging Face, dont Nvidia a annoncé le rachat la semaine dernière, il reste une pépite, qu’elle vient de trouver ses milliards, et que si l’Europe veut qu’elle reste, il faudra qu’elle s’en serve, ministères et administrations en tête, avant de lui demander de rivaliser.
Ce que je réponds au collègue qui me pose la question
Si un collègue me demande demain s’il faut miser sur Mistral, je commence par demander pour quoi faire. Pour un traitement bien délimité dans un flux existant, trier des demandes, résumer des dossiers, extraire des champs, pourquoi pas, et l’argument des données qui restent en Europe pèse lourd dans une administration. Pour construire, en revanche, c’est mort. Dans mon métier, je passe une bonne partie de mon temps à monter des démonstrateurs, ces maquettes qui font réagir le métier avant qu’on écrive un cahier des charges et qu’on le confie aux développeurs, et cette gymnastique exige un modèle qui code et qui se trompe rarement sur un long document. Aujourd’hui ce modèle s’appelle Claude, et je ne connais personne qui fasse ce travail avec Mistral.
Le jour où l’écart se resserre, je bascule, et j’ai d’autres raisons de le souhaiter que le prix. En attendant, le modèle que j’irai chercher sur la plateforme de Mistral est chinois, hébergé dans l’Essonne, facturé en euros. Ce n’est pas la souveraineté qu’on nous promettait en 2023, et c’est peut-être la seule qui soit à vendre.
Notes
Mistral AI, « Mistral makes sovereign open-weight AI to frontier » (en anglais), 8 septembre 2026. ↩︎ ↩︎ ↩︎
AFP, via France 24, « Mistral lève trois milliards d’euros pour continuer à exister dans la course mondiale à l’IA », 8 septembre 2026. ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎
Reuters, via Yahoo Finance, « Anthropic raises $65 billion in latest funding round, making it more valuable than OpenAI » (en anglais), 29 mai 2026. ↩︎ ↩︎
CNBC, « OpenAI closes funding round at an $852 billion valuation » (en anglais), 31 mars 2026. ↩︎
Crunchbase News, « Global Startup Investment Hit Record $510B In H1 2026 » (en anglais), juillet 2026. ↩︎
LeMagIT, « Mistral AI lève trois milliards d’euros pour étendre sa “couche d’IA souveraine” », 8 septembre 2026. ↩︎ ↩︎ ↩︎ ↩︎
Maddyness, « Mistral AI en route vers le milliard d’euros de revenus en 2026 », 23 janvier 2026. ↩︎
Génération-NT, « Une levée de fonds record pour Mistral AI qui répond aux critiques », 8 septembre 2026. ↩︎
Tech Times, « Mistral AI Targets Frontier Gap With Open-Weight Model Entering July Early Access » (en anglais), 6 juillet 2026. ↩︎
L’assistant grand public de Mistral a été rebaptisé Vibe au printemps, comme je le notais en juillet. Je n’ai pas testé la nouvelle enseigne, ce qui dit quelque chose de l’ancienne. ↩︎
Mistral AI, « In-region inference, open models, and new European infrastructure for sovereign AI » (en anglais), 11 août 2026. Le même texte annonce le programme European Compute Units, où Amadeus, ASML, Capgemini, la Caisse des Dépôts et CMA CGM préfinancent de la capacité de calcul. ↩︎
Mistral AI, documentation du modèle Z.ai GLM 5.2 (en anglais), en avant-première publique depuis le 6 août 2026. Un jeton est l’unité de texte que facturent ces services, de l’ordre d’un mot court ou d’un morceau de mot. ↩︎
L’Usine digitale, « Mistral AI lève 3 milliards d’euros : derrière les modèles, la bataille pour devenir l’infrastructure souveraine de l’IA », 8 septembre 2026. ↩︎
ActuIA, « Mistral AI dans les ministères : ce que l’État achète pour 6 M€ », septembre 2026, d’après l’information des Échos du 2 septembre. ↩︎
Maddyness, « Roland Lescure à San Francisco : “Si l’IA européenne se résume à Mistral, nous sommes fichus” », 3 septembre 2026. ↩︎
Commission européenne, « European Innovation Council selects EQT to lead €5 Billion Scaleup Europe Fund » (en anglais), mai 2026. Le premier investissement du fonds, 1 milliard d’euros dans le finlandais ICEYE, date du 5 août. ↩︎