Interdire les réseaux sociaux aux ados sans savoir comment
La France interdit les réseaux sociaux aux moins de 15 ans dès septembre 2026, sans dire qui vérifiera l’âge. Les études disent oui, l’Australie dit non.
Je suis pour. Je le dis tout de suite, parce que la suite va ressembler à une liste de reproches. La France vient d’interdire les réseaux sociaux aux moins de 15 ans, premier pays de l’Union européenne à franchir le pas. Le 21 juillet, le Sénat a voté la loi par 243 voix contre 2, et l’Assemblée nationale a suivi quelques heures plus tard par 279 voix contre 811. Un score pareil devrait me rassurer. Sauf que les textes qui font l’unanimité sont rarement ceux dont on a discuté les détails. Me voilà donc favorable au principe, et sceptique sur à peu près tout le reste.

Ce que la loi interdit vraiment
Portée par la députée Laure Miller, la loi interdit l’inscription des moins de 15 ans sur tous les réseaux sociaux, à quelques exceptions près comme les encyclopédies en ligne et les projets éducatifs libres2. Les nouveaux comptes sont concernés dès le 1er septembre 2026, les comptes existants au 1er janvier 2027. Ça laisse quatre mois pour vérifier l’âge de tous les inscrits. Le texte interdit au passage le téléphone au lycée, comme c’est déjà le cas à l’école et au collège. Les députés socialistes ont saisi le Conseil constitutionnel, qui a un mois pour se prononcer1.
Les études donnent raison au législateur
Sur ce point, je n’ai aucun doute. L’Anses, l’agence de sécurité sanitaire, a publié en janvier une expertise sur les 11-17 ans. Elle décrit un faisceau de risques plutôt qu’un mal unique, sommeil abîmé, mauvaise image de soi et de son corps, cyberharcèlement, conduites à risque. Les effets s’additionnent chez les plus fragiles et touchent davantage les filles3. Une équipe de l’AP-HP et de l’Inserm, l’institut de recherche médicale, a par ailleurs simulé le parcours de 18,6 millions d’adolescents. Son modèle associe l’usage excessif des réseaux sociaux à 590 000 cas de dépression supplémentaires4. Mais le chiffre qui m’a le plus arrêté est ailleurs. Chez les ados français, la dépression touchait 2 % d’entre eux chaque année en 2014, et 9 % en 2021.
Attention quand même à ne pas conclure trop vite, parce que la science est moins tranchée que les tribunes. Dès 2019, Amy Orben et Andrew Przybylski ont montré, sur plus de 350 000 adolescents, que les écrans expliquaient au mieux 0,4 % des écarts de bien-être. Moins que le fait de manger régulièrement des pommes de terre, et porter des lunettes pesait plus lourd5. Les auteurs de la simulation française reconnaissent d’ailleurs que leur modèle ne prouve aucun lien de cause à effet. En gros, l’effet moyen est modeste, mais il devient sévère pour une minorité. C’est le profil classique d’un problème de santé publique, et accessoirement d’un sujet qu’on caricature sans effort dans les deux sens.
Ma conviction tient à cette minorité. Un ado entouré, dont les parents regardent ce qui se passe et savent couper le robinet, encaissera sans doute. Celui qui découvre seul un fil sans fond à onze ans n’a personne pour le faire. C’est pour lui qu’une règle générale se défend.
L’Australie a déjà fait l’expérience
Sauf que l’expérience existe déjà, et ses résultats ne plaident pas pour l’efficacité. L’Australie interdit les réseaux sociaux aux moins de 16 ans depuis le 10 décembre 2025, TikTok, Instagram, YouTube et compagnie. Des chercheurs ont interrogé 408 ados juste avant l’interdiction, puis trois mois plus tard, et publié leurs résultats dans le BMJ, une grande revue médicale, en juin6.
Trois mois après, plus de 85 % des moins de 16 ans utilisaient encore les plateformes visées7. Et le plus instructif, c’est que la plupart n’ont eu besoin d’aucune ruse. Les plateformes n’avaient tout bonnement pas repéré ni supprimé leurs comptes. L’échantillon est petit et fondé sur ce que les ados déclarent, les auteurs le disent eux-mêmes, et un vrai effet mettra sans doute des années à se voir. Mais trois mois après, la loi australienne avait surtout fait grimper les applis de VPN dans les classements des magasins.
Le texte a perdu son gendarme en route
Le plus étonnant, c’est ce qui a disparu en route. La commission mixte paritaire, où sept députés et sept sénateurs se mettent d’accord sur la version finale, a retiré l’Arcom du texte. Le régulateur de l’audiovisuel et du numérique devait désigner les plateformes à risque et sanctionner les mauvais élèves. La rapporteure a expliqué qu’une liste noire de réseaux interdits exposerait la France à une violation du règlement européen sur les services numériques2. L’argument s’entend. Le résultat, beaucoup moins. Le sénateur socialiste David Ros l’a résumé sans détour, il ne reste ni méthode pour vérifier l’âge ni sanction.
Il reste l’obligation elle-même, et l’espoir que le règlement européen attendu d’ici un an vienne combler le vide. Une loi qui interdit sans dire comment, ça ressemble beaucoup à une intention. Et les intentions ont rarement empêché un ado motivé de créer un compte.
Mes papiers, chez qui exactement ?
Voilà l’autre moitié de mon malaise, et elle ne concerne pas que les ados. Vérifier l’âge de tout le monde, ça veut dire que quelqu’un, quelque part, regarde une pièce d’identité ou un visage. Et ce quelqu’un est aujourd’hui une industrie. Persona, l’un de ses acteurs les plus visibles, vérifie déjà les utilisateurs de Reddit et de Roblox. L’entreprise a levé 350 millions de dollars auprès de Founders Fund, le fonds de Peter Thiel, cofondateur de Palantir, un géant américain de l’analyse de données8. Discord l’a testée au Royaume-Uni avant d’y renoncer en février, la polémique ayant été plus rapide que le déploiement9.
Et le pire scénario a déjà eu lieu. En octobre 2025, un prestataire de Discord chargé de la vérification d’âge s’est fait pirater. Environ 70 000 utilisateurs ont vu leurs photos de pièce d’identité potentiellement exposées10. Une pièce d’identité, ça ne se change pas comme un mot de passe. Je me passerai volontiers de retrouver la mienne dans un catalogue vendu au kilo.
Le pire, c’est que la France a déjà la bonne réponse technique. Le référentiel de l’Arcom, validé par la CNIL, le gendarme des données personnelles, s’applique depuis janvier 2025 aux sites pornographiques. Il impose le double anonymat. Le site apprend que vous êtes majeur sans savoir qui vous êtes, et le vérificateur sait qui vous êtes sans savoir où vous allez11. C’est exactement ce qu’il faudrait généraliser. Et c’est exactement ce que la nouvelle loi ne mentionne nulle part, puisqu’elle a congédié l’autorité qui l’avait écrit.
Quant à savoir si un blocage tient, on a déjà la réponse. Quand la vérification d’âge est devenue obligatoire sur les sites pornographiques, l’éditeur de Pornhub a préféré quitter la France. Les installations de VPN, ces services qui font croire qu’on se connecte depuis un autre pays, ont bondi de plus de 300 % en deux jours12. Un ado de quatorze ans qui découvre les VPN grâce à une loi censée le protéger, voilà un effet pédagogique que personne n’avait prévu.
Ce que j’espère quand même
Que ce scepticisme ne passe pas pour de l’opposition. Le constat sanitaire est solide, l’inaction avait assez duré, et je préfère un texte imparfait à trois ans de rapports parlementaires de plus. Ma fille n’a pas encore l’âge de me poser la question, et nos manettes se partagent sans qu’aucun algorithme s’en mêle. Mais l’échéance viendra plus vite que je ne le crois, vous le savez aussi bien que moi si vous êtes parent.
D’ici là, tout se jouera dans les décrets et le règlement européen, autrement dit dans les documents que personne ne lit. J’aimerais y trouver le double anonymat, l’obligation de ne rien conserver, et un vrai contrôle. Sinon, on aura interdit les réseaux sociaux aux ados et livré nos papiers à des entreprises qu’on ne connaît pas. Beaucoup de dégâts pour un problème qu’on n’aura pas réglé.
Notes
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LCP, « Interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans, ce que contient la loi qui vient d’être définitivement adoptée », et Touteleurope, « Les députés et sénateurs français approuvent l’interdiction de l’accès aux réseaux sociaux pour les moins de 15 ans ». ↩ ↩2
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Public Sénat, « Réseaux sociaux, députés et sénateurs s’accordent sur une interdiction totale aux moins de 15 ans ». La Quadrature du Net développe une critique plus large du texte dans « Le Parlement vote l’interdiction des réseaux sociaux aux jeunes de moins de 15 ans ». ↩ ↩2
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Anses, « Avis et rapport sur les usages des réseaux sociaux numériques et santé des adolescents », mis en ligne le 13 janvier 2026. L’agence recommande d’agir à la source, en n’ouvrant aux mineurs que des réseaux conçus et paramétrés pour protéger leur santé. ↩
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Nicolas Hoertel et alii, « Impact of excessive social media use on adolescent depression and its consequences in France, an individual-based microsimulation model », PLoS Medicine, octobre 2025 (en anglais). Résumé en français sur le site de l’AP-HP. Les adolescents simulés sont nés entre 1990 et 2012. ↩
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Amy Orben et Andrew K. Przybylski, « The association between adolescent well-being and digital technology use », Nature Human Behaviour, 2019 (en anglais). La pomme de terre n’a, à ma connaissance, jamais fait l’objet d’une loi d’interdiction. ↩
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L’étude est parue dans le BMJ le 24 juin 2026 (en anglais), sous le DOI 10.1136/bmj-2026-363695. Les ados interrogés avaient de 12 à 17 ans et vivaient surtout en Nouvelle-Galles du Sud. ↩
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Dont la moitié à deux tiers depuis leur propre compte. L’usage quotidien des 14-15 ans est passé de 78 % à 69 %, celui des 12-13 ans n’a pas bougé, et celui des plus de 16 ans a grimpé de 80 % à 89 %. Les faux comptes concernaient 15 à 19 % des répondants, la navigation privée 6 à 11 %. ↩
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Open Rights Group, « Roblox, Reddit and Discord users compelled to use biometric ID system backed by Palantir co-founder Peter Thiel » (en anglais). Persona a levé 150 puis 200 millions de dollars et exécute 269 contrôles distincts par identité. ↩
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PC Gamer, « Discord’s age verification rollout has ties to Palantir co-founder Peter Thiel » (en anglais). ↩
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NBC News, « 70,000 government ID photos exposed in Discord user hack » (en anglais), et Next, « Discord reconnaît une fuite de données personnelles et de documents internes ». Les attaquants revendiquaient de leur côté un butin bien plus large. ↩
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CNIL, « Vérification de l’âge en ligne, la CNIL rend son avis sur le référentiel de l’Arcom ». Le calendrier d’application est détaillé par Bird & Bird, « Double vérification de l’âge en ligne, une obligation effective depuis le 11 janvier 2025 ». ↩
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It-Connect, « Blocage des sites pornographiques, les Français se tournent vers les VPN », citant les relevés de Top10VPN, de Proton VPN et de NordVPN. Un fournisseur annonçait même dix fois plus d’inscriptions. ↩