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L’Odyssée de Nolan navigue trop près des côtes
Je vous avais promis un compte rendu du film de Christopher Nolan. Le voici, tiède, alors que la critique entière a déroulé le tapis rouge à Ulysse.
Je suis entré dans la salle hier soir avec une appréhension que rien ne justifiait, puisque la presse avait déroulé le tapis rouge devant L’Odyssée, 94 % d’avis favorables sur 424 critiques recensées[1], signées par des gens sûrement plus fins connaisseurs que moi. J’en suis ressorti deux heures cinquante-trois plus tard sans avoir détesté, mais sans avoir aimé non plus, dans cet entre-deux inconfortable où l’on cherche ses mots quand un ami demande si ça valait le coup. Je vous avais promis ce compte rendu en sortant de La Bataille de Gaulle, le voilà donc, et il est plus tiède que je ne l’espérais.

Troie mange l’Odyssée
Le film consacre de longues minutes à la guerre de Troie et au cheval qui la clôt, si bien qu’on attend le départ d’Ulysse comme on attend un train annoncé en retard. Ce prologue aurait mérité son propre film, une Iliade à part entière, plutôt que d’amputer le voyage qui donne son titre à l’ensemble. Car le voyage, lui, défile. Les sirènes passent en coup de vent, Charybde et Scylla à peine plus lentement, et des pans entiers du poème disparaissent, à commencer par les Phéaciens, dont la cour accueille Ulysse et recueille son récit chez Homère. Christopher Nolan confie leur rôle à Calypso, qui lui fait manger le lotus avant de lui rendre la mémoire, arrangement que l’helléniste Daniel Mendelsohn, traducteur du poème, juge « une vraie perte »[2]. Moi qui craignais de passer pour un râleur, me voilà en bonne compagnie.
Circé et le cyclope rachètent le voyage
Restent les escales, dont quelques-unes sont splendides. Le cyclope tient ses promesses, mais c’est Circé qui emporte tout, magistrale de bout en bout, dans une scène dont je ne dirai rien, même si spoiler une histoire vieille de vingt-huit siècles me serait sans doute pardonné. Samantha Morton y est pour beaucoup, comme l’ensemble d’une distribution qui donne le vertige, avec Matt Damon en Ulysse, Anne Hathaway en Pénélope, Tom Holland en Télémaque, Charlize Theron en Calypso, Zendaya en Athéna et Robert Pattinson en chef des prétendants[3]. Aucun maillon faible, aucun cabotinage, rien à redire de ce côté. Le problème ne vient jamais du casting, il vient de ce que le film choisit de filmer.
Ithaque n’en finit plus
La preuve arrive au retour. Le combat final s’étire bien au-delà du raisonnable alors qu’on devine le vainqueur dès la première seconde, et il paraît fade sitôt qu’on le compare aux rencontres fantastiques du voyage. Un mortel qui décoche des flèches sur d’autres mortels, après le cyclope et les enchantements de Circé, cela ressemble à un dessert servi tiède. Nous n’échappons pas davantage à la fin heureuse hollywoodienne ni au partage des rôles entre le gentil et le méchant, alors qu’Homère se gardait bien, lui, de rendre son héros aimable.
Il manquait un thème
La musique m’a déçu plus encore. Nolan a demandé à Ludwig Göransson de renoncer à l’orchestre au profit des instruments qu’on entendait à l’époque, lyre, aulos, gongs de bronze et chœurs polyphoniques albanais[4]. Le pari est beau sur le papier, sauf qu’il ne reste rien à fredonner en sortant. Or les grands films se reconnaissent à leur thème, celui qui vous revient trois jours plus tard dans les embouteillages, comme Hans Zimmer en a offert un à Gladiator puis à Interstellar, ce dernier restant à mes yeux un sommet dont je reparlerai. Ici, ni souffle épique ni respiration poétique, et cette absence pèse d’autant plus lourd qu’on adapte un poème chanté.
Désolé Nolan, je n’avais pas l’IMAX
Reste l’argument massue des défenseurs du film, que je n’ai pas pu vérifier faute d’écran. L’Odyssée est le premier long métrage tourné entièrement en IMAX 70 mm[3:1], et la France ne compte qu’une salle capable de le projeter dans ce format, au Pathé Odysseum de Montpellier, troisième projecteur du genre en Europe continentale, 22,39 mètres de large sur 16,76 de haut pour une image presque carrée[5]. Le hasard qui installe L’Odyssée à l’Odysseum ne manque pas d’humour. Partout ailleurs, la projection rogne les bords, et Nolan semble l’avoir anticipé, puisque son cadrage garde l’essentiel au centre et réserve aux marges les figurants et les détails, comme le montre le comparateur mis en ligne par le studio[6]. Ma séance ne m’a donc rien volé de l’histoire. Elle ne m’a simplement pas donné la claque que Montpellier promet.
Au fond, le poème garde une longueur d’avance sur son adaptation, plus épique et plus poétique que les moyens colossaux déployés pour le porter à l’écran. J’oublierai ce film assez vite, alors que La Bataille de Gaulle ne m’a toujours pas quitté. Jamais je n’aurais parié qu’un général en képi me marquerait davantage qu’Ulysse, moi qui aime la mythologie depuis l’enfance. Comme quoi.
Au 22 juillet 2026, Rotten Tomatoes affichait 94 % d’avis favorables sur 424 critiques, et 97 % du côté du public. ↩︎
Daniel Mendelsohn revient sur les libertés prises par le film dans la New York Review of Books (en anglais). ↩︎
Durée de 173 minutes, budget de 250 millions de dollars, distribution complète et tournage intégral en IMAX 70 mm sont détaillés sur la fiche Wikipédia du film. ↩︎ ↩︎
Le compositeur détaille ses partis pris dans Variety (en anglais). ↩︎
Le Journal du Geek a visité la salle et détaille ce que perdent les autres formats, l’IMAX numérique projetant une image recadrée au ratio 1,90. ↩︎
Le studio propose un comparateur de formats qui rejoue la bande-annonce dans chaque ratio. ↩︎