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La Bataille de Gaulle, mon 14 juillet avec l’homme du 18 juin

Cinq heures et seize minutes dans le noir avec Charles de Gaulle un jour de demi-finale et de vigilance rouge. Récit d’un 14 juillet passé au frais.

Il y avait deux manières d’être français ce mardi 14 juillet. La première consistait à attendre la demi-finale de coupe du monde de ce soir entre les Bleus et l’Espagne[1], la seconde à s’enfermer cinq heures et seize minutes dans le noir avec Charles de Gaulle. Ceux qui ont lu mon article sur la SGDQ devinent déjà de quel côté j’ai penché, et comme je n’ai pas de compte Letterboxd, ce blog servira aussi de carnet de cinéma, ainsi qu’il l’avait fait pour La Vague.

Une journée entière de salle obscure ne s’improvise pourtant pas quand on est papa d’une fille de quatre ans. La négociation avec madame, qui gardait la petite pendant ce temps, fut coûteuse. En vrai j’exagère, ma compagne a été top, mais des journées à moi comme celle-là, je n’en décroche pas tous les mois, et tant qu’à m’offrir un plaisir aussi français, autant le prendre le jour de la fête nationale.

Simon Abkarian en uniforme et képi de général, marchant devant une voiture noire des années 1940 arrêtée en plein désert, des montagnes arides à l’horizon.
Simon Abkarian en Charles de Gaulle dans L’Âge de fer (photo Malgosia Abramowska, Pathé Films, TF1 Films Production, Belvédère, Auvergne-Rhône-Alpes Cinéma).

Cinq heures seize, montre en main

L’objet force le respect avant même la première image. Pathé a confié à Antonin Baudry, qui coécrit avec Bérénice Vila, un récit découpé en deux films sortis à trois semaines d’écart, L’Âge de fer le 3 juin puis J’écris ton nom le 26, 159 et 157 minutes au compteur pour un budget annoncé de 74 millions d’euros[2]. Le second titre reprend le refrain de « Liberté » de Paul Éluard, élégance qui annonce la couleur. De la charge de Montcornet en mai 1940 à la libération de Paris en août 1944, le diptyque embrasse quatre ans de guerre, et le public suit puisque les deux parties frôlaient ensemble les deux millions et demi d’entrées début juillet[3].

Un marathon, donc, que j’ai avalé d’une traite avec un enthousiasme que la climatisation n’explique qu’en partie, quoique par ces températures elle mérite sa mention, je vous ai déjà dit ce que la chaleur me fait[4]. Je n’ai pas vu le temps passer. Tout est fluide, tout est intéressant, et même si rien ne le revendique à l’écran, on sent les histoires adossées aux faits, si bien que j’ai vu remonter des pans entiers de mes cours d’histoire que je croyais rendus avec ma copie du bac.

Londres ne voulait pas de lui

Je ne divulguerai pas grand-chose, et sûrement pas les meilleures scènes, mais je peux avouer ma surprise devant les difficultés que rencontre de Gaulle à son arrivée à Londres. On s’imagine volontiers la France libre soutenue dès le premier jour, portée par des alliés convaincus, alors que le film montre un homme à peu près seul, encombrant pour les Britanniques et suspect pour les Américains. Simon Abkarian habite le rôle sans jamais glisser vers l’imitation, face à un Simon Russell Beale savoureux en Churchill, et la distribution alignée derrière eux, Niels Schneider en Leclerc, Mathieu Kassovitz en Darlan, Thierry Lhermitte en Giraud, ne compte aucun maillon faible[2:1]. Moi qui n’aime généralement pas les films français, je tire mon chapeau, la réalisation et le jeu d’acteurs sont exemplaires.

Des billets qui sentent la mise sous tutelle

La seconde partie m’a serré la gorge, parce qu’elle parle moins de batailles que de souveraineté. On y découvre un projet de découpage de l’Europe à faire froid dans le dos, des billets de banque qui en disent long et un centre de formation proprement ubuesque. Le plus vertigineux est que le cinéma n’invente presque rien, puisque les Alliés ont réellement imprimé dans le Massachusetts une monnaie destinée à la France libérée, ces « billets drapeau » débarqués le 6 juin 1944 dans les sacs des soldats et que de Gaulle dénonça comme une fausse monnaie[5], pendant que des officiers américains apprenaient à Yale et à Charlottesville le métier d’administrateur de la France[6]. La vision gaullienne de la souveraineté nationale n’a pas pris une ride, et à l’approche de la présidentielle de 2027, les candidats seraient bien inspirés d’en prendre de la graine et de traiter le danger des ingérences étrangères avec le sérieux qu’il mérite.

Encore quelques minutes, monsieur le Président

Il ne m’a manqué qu’un épilogue. J’aurais aimé quelques minutes de plus pour apercevoir le Général dans son costume de président de la République, loin du cadre de la guerre, en tout cas de la guerre militaire, car la guerre politique ne connaît pas d’armistice. On ne va pas bouder son plaisir pour autant, cela faisait longtemps que je n’avais pas passé un aussi bon moment au cinéma.

Et j’y retourne très vite, puisque L’Odyssée de Christopher Nolan sort en France dès demain[7], mégaproduction américaine tournée en IMAX 70 mm avec Matt Damon en Ulysse. Le poème d’Homère me fascine depuis toujours, autant dire que je pars conquis d’avance, ce qui est la meilleure façon de revenir déçu. Je vous raconterai dans un prochain article, sauf si c’est une purge, auquel cas je vous épargnerai une longue tyrade pour rien.


  1. La demi-finale France-Espagne du Mondial 2026 se dispute ce 14 juillet à 21 h, heure de Paris, à Dallas, comme le détaille Toute l’Europe. Oui, une demi-finale un 14 juillet, le calendrier a le sens de la mise en scène. ↩︎

  2. Réalisation, scénario, durées, budget et distribution sont détaillés sur la fiche Wikipédia du diptyque. ↩︎ ↩︎

  3. Au 7 juillet, Puremédias relevait 1,65 million d’entrées pour la première partie et 813 000 pour la seconde. ↩︎

  4. Vingt-six départements étaient placés en vigilance rouge canicule ce 14 juillet, selon franceinfo. ↩︎

  5. L’histoire de ces billets drapeau, imprimés par la Forbes Lithograph Corporation près de Boston et interdits de circulation par le Gouvernement provisoire dès la fin juin 1944, est racontée sur Wikipédia. ↩︎

  6. Le Gouvernement militaire allié des territoires occupés, ou AMGOT, prévoyait d’administrer la France libérée comme un territoire occupé. ↩︎

  7. Sortie française le 15 juillet 2026, deux jours avant les salles américaines, comme l’indique AlloCiné. ↩︎

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  1. La Vague, ou comment fabriquer une dictature en cinq jours